Tourcoing en arabe se dit Tourcoing, 2 : l’Institut du Monde Arabe, fils

J’ai été agréablement surprise du dynamisme culturel de Tourcoing, lors d’un court séjour en novembre. Celui-ci va crescendo depuis l’élection de Lille comme capitale européenne de la culture, en 2004. La métropole, grande ouverte sur le monde, fourmille de salles et de projets dans tous les domaines. Alors que je m’y rendais, à la base, pour le concert de trois sœurs israéliennes au Grand Mix, le hasard a voulu que Tourcoing offrît, à ce moment-là, trois autres ouvertures sur l’Orient. C’est donc dans un article quadriptyque, entre rétrospective et actu, que seront présentés les quatre lieux dont il est question, et le périple arabe parcouru en l’espace de deux jours.

Ce second billet vous présente le nouvel Institut du Monde Arabe, tel que celui de Paris. Il a ouvert ses portes en novembre 2016. « On aime, on vous en parle ».

Le hall d’entrée

Why Tourcoing ?

La ville était très ouvrière et le secteur secondaire, principale activité. Aussi, bon nombre de tourquennois(es) sont héritier(e)s de cultures arabes. Le climat politique actuel en inquiète plus d’un, avec la montée du Front National en Haut-de-France. La nécessité de créer un espace luttant contre l’islamophobie devint importante. Pendant ce temps, non loin de cette contrée, l’IMA de Paris entreprenait d’avoir une antenne ailleurs en France.

Pour le président de la métropole européenne de Lille, le maire de Tourcoing and le président de l’IMA de Paris, ce projet était fait pour la ville. Une ancienne piscine municipale Art déco, plus toute jeune, y restait inemployée depuis sa fermeture. Le bâtiment troque alors ses os contre de la toile et transforme ses eaux en sable. Vous ne manquerez pas le lieu en vous promenant : une façade de briques rouges est aérée de volets vert-pomme, couleur de la verdoyance des jardins du Paradis, de la vie, de la fertilité, de l’espoir, tout ça.

Et c’est vrai que l’IMA, c’est tout ça. Poser un regard neuf sur le monde arabe qui traverse depuis cinq ans une crise dont l’issue est plus qu’incertaine. Mettre en exergue des individus, des artistes, penseurs, qui font écho aux valeurs universelles de liberté et de respect.

Hoda Baroudi & Maria Hibri – Arab Spring (Liban)

Un lieu d’exposition offre un dialogue entre art contemporain et antique

De modestes salles présentent une expo où Histoire et actualité s’entretiennent. Pour le moment, c’est le seul espace d’exposition réhabilité, mais nous attendons avec impatience de vaquer dans la salle du bassin, dont la rénovation devrait s’achever en 2019.

The petit musée expose des oeuvres variées, aussi bien dans les genres que dans les époques, telles que Arab Spring, décor appliqué de tissus, ou People from Sudan, technique mixte sur papier. Le noyau d’oeuvres contemporaines vient de l’IMA de Paris, d’autres proviennent du Louvre. Enfin quelques tableaux sont prêtés par le Musée Eugène Delacroix (qui aurait voyagé en Andalousie, Maroc, Algérie comme vous le savez).

  • Les deux créatrices textiles, Hoda Baroudi et Maria Hibri, symbolisent ici, dans Arab Spring, l’effritement de la culture arabe. Le tapis traditionnel est élimé et comme blanchit de poussière. Tandis que des broderies, fils d’or et motifs aux couleurs plus modernes, plus vives, dessinent la carte de l’Afrique Nord, nous respirons un souffle nouveau et sommes invité(e)s à l’optimisme. Au dos de ce patchwork, vous trouvez un jumeau, avec cette fois du jean, matériau de la mondialisation, de l’américanisation. 
  • Enfin je voulais montrer le travail de Rashid Diab car il m’a beaucoup touché. People from Sudan révèle à la fois une beauté purement esthétique mais aussi une force de vie. Cette omniprésence du rouge suggère le danger. Épais, voluptueux, il se voit rompu par des formes, caractérielles. Superposition de couleurs et de techniques, les protagonistes du cadre s’embrassent, se maltraitent, se pénètrent, se rejettent. Face à la peinture, on perçoit les artifices du matériau, comme de fines roches cassées, du papier déchiré, du falun ou encore le canson même. J’ai trouvé que cette œuvre – pleine de relief et de propos – emmenait dans un voyage sensoriel, humain, à la fois universel et très intime.
Rashid Diab – People from Sudan (Soudan)

The petit musée permet également une remise au point en trois temps sur ce qu’est le monde arabe (une écriture, un territoire, des populations).

  • Critère politique. Le monde arabe c’est un territoire (22 pays, pas plus, pas moins). Ces derniers constituent de nos jours l’organisme politique qu’est la Ligue Arabe, dont le siège est au Caire. 
  • Critère linguistique. Le monde arabe c’est avant tout un monde qui se bâtit autour d’une même écriture, d’une même langue. Y a une très chouette vidéo – avec une conversation élève-professeur en ombres chinoises – qui explique ce qu’est la langue arabe, sa calligraphie et quelles sont ses subtilités. Par exemple, l’arabe littéraire est appris et employé pour des sujets officiels tels que la politique, l’économie (arabe classique). Il s’oppose aux arabes vernaculaires, natifs, oraux et quotidiens (arabe dialectal). Bref, même si cela peut sembler évident pour beaucoup, n’allez pas dire à un turc, un israëlien, un iranien ou un pakistanais qu’ils sont arabes. A part si vous aimez la castagne et/ou avoir l’air idiot. Mon premier parle turc, mon second hébreu, mon troisième persan, mon dernier ourdou, donc rien à voir même s’il y a de fortes affinités culturelles et on y vient.
  • Critère culturel. Le monde arabe c’est des femmes (ici nous rencontrons les plasticiennes), des hommes, des enfants. Le monde arabe c’est des mythes communs, des villages et des déserts (Enkidu, concept mythologique qui traduit l’indomptabilité de la Nature), de l’urbanité dense (Gilmamesh, lui, illustre la cité instrumentalisant l’individu), une seule et même religion. Nous nous promenons entre les salles et parcourons des modes de vie intégrant des héritages pluriels, les espoirs du Printemps Arabe, les travaux de certains voyageurs, d’exilés politiques, des souvenirs de famille.
Conférence Désirs d’Orient – Dominique de Front-Reaulx, directrice du Musée Eugène Delacroix

Connaissance et réflexion, tout au long de l’année et pour tous les âges

Entre des conférences, des lectures, des rencontres, des cours d’arabe (pour adulte et enfant) et une web-radio made in IMA, nous sommes gâté(e)s. Les conférences sont les mardis à 18h30, à l’Institut, entrée libre.

  • 28 mars : Conférence sur l’art moderne dans le monde arabe. Silvia Naef est professeure à l’Université de Genève et directrice du Master Moyen-Orient.
  • 4 avril : Rencontre avec Hamid Sulaiman qui nous présentera sa bande-dessinée, Freedom Hospital. Son récit est centré sur cet hôpital clandestin, en Syrie, dans lequel cohabite (ou tente de cohabiter) une dizaine de personnes, malades et soignants, reflétant la diversité de la société syrienne.
  • 25 avril : Entretien entre Salim Saab, ‬animateur radio ‬et réalisateur du documentaire‭ ‬Beirut Street‭, et‭ ‬Olivier Cachin‭,‬‭ ‬journaliste et spécialiste des musiques urbaines‭.‬ Retour sur plus de‭ ‬40‭ ‬ans d’histoire de la culture Hip-Hop née dans le Bronx durant les années 1970‭ ‬et devenue le style le plus prisé du jeune public français et libanais‭.
Chyno (Syrie)

Des partenariats en veux-tu-en-voilà : cinéma, concerts, théâtre, danse

L’IMA a plusieurs visages. Ses événements sont pensés et organisés avec d’autres salles, mais genre beaucoup : le Grand Mix, le Théâtre de l’Idéal, Les Ecrans cinéma, le Théâtre Raymond Devos, la Médiathéque Chedid, le Conservatoire (à Tourcoing), mais également La Condition Publique, Le Gymnase, la Salle Watremez, Le Garage (à Roubaix), ou encore L’Aéronef, Le Grand Sud, l’Opéra (à Lille).

  • 23 et 24 mars : Le cinéma Les Ecrans projettera en deux soirées le documentaire Homeland : Irak, année zéro. Le réalisateur Abbas Fahdel nous plonge pendant deux ans dans le quotidien de sa famille peu avant la chute de Saddam Hussein, puis au lendemain de l’invasion américaine de 2003. Ce documentaire est découpé en deux parties – l’Avant chute (jeudi) et l’Après chute (vendredi). Nous partageons les joies et les craintes de cette famille irakienne qui nous montre à quel point toutes les familles du monde ont les mêmes aspirations : travailler, éduquer leurs enfants, rire, aimer, s’impliquer dans leur société. C’est à 19h, entrée 5€.
  • 30 mars : Concert à La Condition Publique : Chyno ainsi que Heymoonshaker et Inna Modja. Heymoonshaker sont anglais et Inna Modja, je trouve ça tout bonnement mauvais et insipide, donc je n’en parlerai pas. Nonobstant ! Chyno, c’est Nasser Shorbaji. Il est devenu un Syrien mondialisé du nouveau siècle. Il affronte le monde réel en choisissant ses armes : d’abord avec le groupe Hip-Hop libanais Fareeq El-Atrash, puis en solo sous le nom de Chyno. Le chanteur pose son regard de rappeur sur une époque aussi terrifiante que féconde. Une très très chouette découverte pour ma part !
Tamer Abu Ghazaleh (Palestine)
  • 26 avril : Le cinéma Les Ecrans projettera le documentaire Beirut Street. Fin des années 90, la culture Hip-Hop au Liban voit le jour. Le film revient sur les raisons qui ont poussé la jeunesse à utiliser cette musique et le graffiti comme moyens d’expression. Il donne la parole aux DJs, danseurs, beat-boxeurs,… et a pour objectif de montrer un Liban artistique, urbain et engagé. C’est à 19h, entrée 5€.
  • 24 mai : Tamer Abu Ghazaleh sera en concert à 20h au Grand Mix. Multi-instrumentiste et compositeur, Tamer Abu Ghazaleh est une figure de premier plan sur la trépidante scène musicale arabe. Son premier album est très lyrique et méditatif. Ce sont des chansons turbulentes, envoûtantes, parfois frénétiques, à l’image du chaos qui règne alors en Palestine, composées entre deux bombardements.

Infos pratiques et astuces

  • Ouvert tous les jours de 10 à 18h exceptés les lundis. Entrée expo ; plein tarif 3€ et tarif réduit 2€ (pour les – de 26 ans, chercheurs d’emploi, étudiants). Suivez les events sur Facebook ou sur leur agenda. 
  • La C’ART vous permet – avec un seul pass – l’accès à 12 musées en illimité (L’IMA, le MUba et le Fresnoy à Tourcoing. La Piscine et la Manufacture de Roubaix, à voir ! Le Palais des Beaux-Arts et le musée d’Histoire Naturelle à Lille. Le LaM à Villeneuve d’Asq). Tarif jeune 20€. Tarif solitude 40€. Tarif couple 60€. Autrement bien the panier Kiltiiii. Hé oui, n’oublions pas que Kilti, c’est Paris, Lille et Bruxelles. 
  • Les petits-réflexes-voyage habituels, pas toujours légaux… Dormir en airbnb tarif fauché 18€ la nuit, voyager en covoiturage tarif aimable 7€ l’aller.
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En Belgique depuis 2 ans, je suis passée par différents paysages culturels bruxellois. Ce pays est fabuleux et Culture Remains est là pour nous le rappeler ! Vous me trouvez surtout dans la rubrique musique. Mon dada? Les musiques trad et électro. Mon quotidien? badminton, musées, concerts, vélo, voyages, cinéma, bavardages. Je parle fort et suis un peu j'tée, mais si vous me lisez, ça va mieux.

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