Traité des bons sentiments

Dans son Traité des bons sentiments paru chez Albin Michel il y a quelques mois, Mériam Korichi retrace les origines du processus, notamment linguistique, par lequel les « bons sentiments » sont devenus quelque chose de perçu assez négativement, une faiblesse, voire une tare. Pourtant, les bons sentiments seraient une force, bien plus qu’on ne l’affirme aujourd’hui ; encore faut-il le reconnaître et s’en servir. Tentons d’y voir plus clair.

Bonjour Mériam Korichi ! Vous qui êtes philosophe, mais aussi dramaturge et metteure en scène, comment en êtes-vous arrivée à consacrer un livre aux « bons sentiments » ? Était-ce le fruit d’une passion, d’un hasard, d’une urgence ?

Ce livre est né d’observations que je commençais à faire il y a maintenant dix ans, au moment où la place était faite pour définir un nouveau sujet de recherche, plus ancré peut-être, après la thèse de doctorat, et au moment où je travaillais de plus en plus au théâtre. Ces observations ne cessaient d’irriter mon sens logique et peut-être même moral : je remarquais très fréquemment qu’autour de moi (dans la rue, dans la presse, même dans les publications universitaires), le sens véhiculé par l’usage le plus général de l’expression « bons sentiments » était négatif, c’est-à-dire que j’observais constamment que l’usage contemporain impliquait que les bons sentiments étaient mauvais, implication pour le moins problématique puisque d’abord logiquement absurde, si « mauvais » est un prédicat que l’on veut continuer à opposer absolument à « bon ».

Le sens de l’usage m’est apparu ainsi très problématique, d’autant plus que cet usage a eu tendance au long de ces années à s’affirmer et devenir pour ainsi dire hégémonique. Le rejet généralisé des bons sentiments de nos jours ne s’accompagne donc pas de la désaffection de l’expression. Qu’est-ce que cela veut dire ? De quoi parlons-nous ? Quelles sont les conséquences sur les sentiments eux-mêmes et le rapport de nos concitoyens à l’affectivité en général et à la pitié, ou à la compassion ou encore à la commisération en particulier ?

Pendant longtemps, j’ai consigné des observations, fait des recherches sur les usages rebutés, repoussoirs et extrêmement critiques de l’expression dans les divers domaines d’expression rhétorique et leurs conséquences pratiques sur les conceptions que l’on se faisait des sentiments et des rapports affectifs aux hommes en tant que semblables. Il y a eu assez vite un projet de livre, mais en gestation lente. Je savais que je voulais exposer le problème, notamment logique, que pose l’usage contemporain des bons sentiments, fonder ma réflexion sur des recherches en logique du langage et mettre à jour une certaine relation fondamentale du sens encore positif des bons sentiments et un fonctionnement imagé du langage.

Mais tant que je n’avais pas la forme, le livre n’était pas là. Après divers articles et recherches sur ces questions, le livre s’est vraiment élaboré il y a deux ans, en 2015, quand j’ai discuté de ce sujet des bons sentiments avec celle qui allait devenir mon éditrice chez Albin Michel, Hélène Monsacré, et le livre s’est écrit tout d’un coup, pour ainsi dire, parce que la forme, soudain, était là : celle du traité, procédant par propositions, soutenues ou explicitées par un paragraphe, s’enchaînant de manière analytique (idéal pour exposer et évaluer les différentes valeurs historiques de l’expression) ou génétique (progressant dans les affirmations et non régressant pour les besoins de l’explication). Le traité, procédant pas à pas, permettait en effet de faire les deux choses à la fois (régresser dans les usages linguistiques et tenter de construire un nouvel horizon) et fondamentalement de déployer le problème de la nature des bons sentiments : sentiments réels ou phénomène de langage ?

Mais il ne fait nul doute que le contexte politique et social contemporain, où les lignes de partage et d’affrontement, notamment dans le domaine du discours public et médiatique, se durcissent, a précipité le désir de mener à bien cette réflexion sur le mauvais traitement rhétorique et conceptuel que l’on fait subir au bons sentiments, comme si cela allait de soi, nous mettant dans le cas de figure de ce que décrit Rousseau comme le « droit du plus fort ». L’usage contemporain, le plus répandu, relevant d’un conformisme paradoxal, illustre bien la formule décrivant la ruse de la force (car faire des bons sentiments quelque chose de mauvais, c’est un tour de force de la langue) : « pris ironiquement en apparence, mais réellement établi en principe ».

Quand les « bons sentiments » ont-ils cessé d’être considérés comme une qualité humaine ? Alors qu’ils semblent désormais largement considérés sous un angle négatif, peut-on dire que les « mauvais sentiments » sont de plus en plus honorés et valorisés socialement ?

La question « quand » coïncide avec la question « comment ». Mon questionnement a procédé du double constat qu’il y a bien une période passée où la positivité des bons sentiments est absolument incontestée, sans réserve ou doute ou ombre au tableau (ainsi en attestent les usages de la langue française au 17e siècle) et qu’il y a une période où les bons sentiments ont clairement perdu cette signification immédiatement positive et se sont même colorés d’un sens contraire. Il y a donc clairement un basculement.

Ce basculement sémantique est un effet combiné des désillusions cuisantes du premier romantisme post-révolutionnaire et la critique philosophique fondamentale des principes de la morale. Quand le cours de la morale chute, le cours de bons sentiments chute à son tour. Le paradoxe est que les bons sentiments n’ont pas d’abord été des sentiments moraux tels que nous l’entendons aujourd’hui avec toute l’histoire conceptuelle et politique de la morale, c’est-à-dire d’abord lié à l’affirmatique manichéenne qu’il y a un Bien et un Mal. Les usages de la langue du 17e siècle le montrent : les bons sentiments sont d’abord un présupposés de qualité humaine, un milieu intellectuel qui a pour caractéristique principale la bienveillance et l’ouverture.

Ainsi Descartes lance-t-il au début de ses Principes de la philosophie un appel aux bons sentiments – afin de s’abstenir de juger trop vite négativement, rejeter sans examiner, prendre en bonne part ce qui est proposé pour l’examiner sans réactions affectives excessives, suspectes et contraires à la recherche de la vérité. Je ne saurais dire que les « mauvais sentiments » sont de plus en plus honorés en tant que tels, à la faveur de ce rejet bruyant des bons sentiments. Il y a plutôt quelque chose d’un entre-deux moral que favorise ce rejet : les mauvais sentiments sont moins identifiés et épinglés comme tels puisque les bons sentiments passent pour mauvais.

Toute l’ambiguïté est là : on ne rejette les bons sentiments que parce que l’usage implique qu’ils sont mauvais, la complexité de la question elle réside dans le fait que c’est en tant que bons qu’ils sont mauvais – c’est la raison pour laquelle sans doute on recourt tant à l’expression. Mais ce n’est pas au nom du « mal », pour ainsi parler, que l’on rejette les bons sentiments, ce serait plutôt parce que le bien n’existe pas ou n’est pas de ce monde. En effet beaucoup sont comme Flaubert, pourtant très critique de la bêtise sentimentale, qui déclare très clairement qu’on préfère toujours susciter des bons sentiments que des mauvais. Ainsi, le « diabolisme » (ou la valorisation du mal pour le mal) et la résignation ou la déception ou le pessimisme cynique (qui est l’attitude morale et cognitive qui sous-tend la plupart des usages contemporains des bons sentiments) ne sont pas la même chose.

Mais du coup, en parlant de manière conventionnelle, c’est-à-dire en déférant à l’usage qui circule le plus dans le domaine public, les individus de notre société favorisent cet état de suspicion généralisée et de cynisme pratique, sans ouvertement faire l’apologie des comportements et sentiments les plus nuisibles à la vie en commun des hommes et des femmes. Leur façon de parler a une influence inaperçue, par eux-mêmes, sur la perception générale et la valorisation en particulier de la vie sociale commune qui pâtit de cette attitude négative, qui joue la tendance à la fermeture plutôt que l’ouverture bienveillante.

La disqualification des « bons sentiments » est-elle aussi une façon de s’en prendre aux femmes, à qui ils seraient principalement, voire exclusivement, associés ?

Alors c’est une question que je n’ai pas abordé frontalement. Mais il est certain qu’on a largement tendance à associer émotion et attitude féminine. Pourtant, dans le cas de l’usage verbale négatif des bons sentiments, les objets (et victimes) de cette critique paraissent bien partagés, et les hommes semblent autant coupables que les femmes d’être pétris de bons sentiments. Mais précisément, on peut se demander, si la critique est aussi virulente, n’est pas parce que les hommes se laissant gagner de plus en plus au bons sentiments, au même titre que les femmes, affirment moins dès lors les prérogatives de leur virilité sur le terrain des sentiments ? Et que cela vient brouiller de manière inédite les répartitions affectives traditionnelles dans le champ social et politique ?

Votre Traité des bons sentiments est-il une opération de réhabilitation ? Si c’est souhaitable et encore possible… comment s’y prendre ?

C’est une opération de réhabilitation, oui, dans le sens le plus technique du terme, c’est-à-dire que mon travail a consisté d’abord à mener l’enquête sur le sens et l’origine de l’usage contemporain des bons sentiments, afin de montrer qu’il n’a pas d’objet, qu’il est vide de sens, c’est-à-dire que lorsque l’on parle des bons sentiments négativement, généralement, on parle de tout sauf de bons sentiments à proprement parler. Cela était un premier objectif de ma recherche. Et le deuxième objectif, était de poser la question « qu’est-ce que », la question philosophique par excellence, débarrassée des présupposés d’un certain usage général négatif, inconscient de ses effets cognitifs et pratiques. Le deuxième objectif était de mener l’enquête sur cette entité pérenne du langage, qui est de l’ordre du sentiment et qui ne l’est pas. Ce deuxième objectif relève plus d’une enquête sur le terrain de la logique du langage et de son rapport à ce qu’il désigne. Il y a certainement un troisième objectif qui est de remettre en mémoire le sens historique, pas totalement effacé, de « prendre en bonne part », d’attitude intellectuelle bienveillante et non pas belliqueuse, agonistique, à visée d’élimination de l’« adversaire » avec lequel on est en « débat ». Comment s’y prendre ? J’opte d’abord pour l’attention au sens des mots et aux implications de tel est tel usage !

Vous avez organisé plusieurs « Nuits de la philosophie », notamment à Paris, Londres ou Berlin. Que fait-on lors d’un tel événement ?

C’est un format d’événement que j’ai conçu en 2010, qui regroupe beaucoup de philosophes et d’artistes, toute une nuit, dans l’idée de déplacer un peu les perspectives de tout le monde, des philosophes, invités à faire ce qu’ils font d’ordinaire mais déplacés dans un autre contexte institutionnel, spatial temporel, des artistes invités à imaginer une intervention éphémère, du public le plus généraliste possible – qu’attend-il de la philosophie ? De fait, il est curieux car à chaque fois des milliers de personnes se sont déplacés.

Ces événements créent des moments de suspension, réels mais éphémères, des arrêts dans le rythme affairé du temps généralement vécu et perçu. Ils se construisent sur quatre fondements : la profusion, la simultanéité, l’hétérogénéité et la nuit. En particulier, le rapport de l’art et de la philosophie y est en question, en tension, près de cinquante ans après l’essai de Joseph Kosuth, L’Art après la philosophie, où l’artiste avançait que l’art, alors, n’avait pas d’autre choix que de prendre à la philosophie le flambeau de la recherche du sens, la philosophie alors entraînée dans son tournant linguistique. Qu’en est-il aujourd’hui ? Je me pose la question si on ne peut pas renverser la proposition de Joseph Kosuth dans nos années 2010 et parler de la philosophie après l’art. En tout cas, c’est une façon d’organiser informellement une sorte de championnat pour le sens. J’en avais parlé plus longuement à l’American Philosophical Association.

Quels sont vos projets actuels et futurs ? Avez-vous d’autres livres ou pièces en préparation ?

Je suis sur le point de partir à Lima où une première édition de Nuit de la philosophie aura lieu ce 21 avril. Et je prépare actuellement deux prochaines Nuits, l’une à Helsinki (ce sera la deuxième édition là-bas, le 1er septembre prochain), au musée d’art contemporain Kiasma, invitée par le Festival d’Helsinki, et l’autre à Berlin dans le cadre de la Berlin Science Week (en novembre prochain). Je travaille par ailleurs sur Marivaux et Les Justes de Camus… J’ai déjà le projet d’un prochain livre de philosophie qui va tirer les conséquences et chercher les implications de ce Traité des bons sentiments, qui m’apparaît maintenant comme une première étape dans une recherche plus ample…

Traité des bons sentiments, de Mériam Korichi, Albin Michel, 256 p. 22 €. ISBN : 9782226376268.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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