Us, délicieusement horrible

Depuis le succès tant critique que public de Get Out, son premier long-métrage, le cinéaste Jordan Peele suscite beaucoup d’attentes. Propulsé en un film au rang de nouveau maître du cinéma d’horreur américain, il revient enfin avec un second film, Us, qui lui vaut le qualificatif de Hitchcock moderne par certains critiques américains.

Hantée par un traumatisme inexplicable et non résolu de son passé, secouée par une série de coïncidences étranges, Adélaïde devient de plus en plus paranoïaque. Elle est certaine que sa famille court un grand danger. Lorsqu’une famille étrange se présente devant la seconde résidence où Adélaïde passe quelques jours de vacances en famille, il semble que ses appréhensions se concrétisent.

Avec des films tels que Get Out, It Follows, Don’t Breathe, It Comes at Night, le cinéma d’horreur américain, connaît depuis quelque années un renouveau intéressant, une sorte de nouvelle vague qui cherche à renverser les codes du genre et à renouveler des schémas éculés. Dans ce contexte, le bon vieux jump scare, par exemple, se voit dépouillé de son premier adjectif pour ne conserver que celui qui souligne son usure. Ainsi, les œuvres qui participent de cette nouvelle vague dépoussièrent le jump scare, sinon le rangent tout bonnement au placard. Face à la surenchère gore du cinéma d’horreur traditionnel ou à sa propension à l’épouvante, il s’agit d’opposer une certaine complexité psychologique des personnages et un univers plus réaliste.

Si d’aventure on devait déterminer un début à ce renouveau, paradoxalement c’est un film suédois qu’il faudrait citer. Succès critique (pas moins de vingt récompenses internationales), mais succès public modeste, Morse (Let the Right One In, de son titre international) de Tomas Alfredson a eu le « privilège » d’un remake américain insipide, mais surtout de marquer durablement le petit milieu du cinéma d’horreur. Il est donc raisonnable de soutenir qu’il y a un avant et un après Morse, sorti en 2008. D’autant que cette nouvelle vague ne concerne pas que le cinéma d’horreur indépendant, puisque Get Out et Us sont des productions d’Universal Pictures.

Jordan Peele, en fan absolu de cinéma d’horreur, a été surpris et un peu déçu par la réception de Get Out, qu’il avait imaginé comme un film d’horreur rigoureux, mais dont la dimension sociale et communautaire avait conduit à une confusion des genres. Si Us expose à nouveau des protagonistes afro-américains, il s’agissait pour le réalisateur d’éliminer toute référence aux difficultés des relations interraciales aux États-Unis. Mais aussi de combler un vide, celui de la représentation des noirs-américains dans le cinéma d’horreur, et représenter une famille de la middle-class américaine, sans que sa couleur de peau fasse partie du sujet du film ou influence l’intrigue.

Sur ce point, l’objectif est atteint. Us a tous les atours d’un film d’horreur dont le sous-genre serait celui qui cristallise l’angoisse autour du home-invasion (façon American Nightmare, Straw Dogs ou encore Don’t Breathe qui a inversé le schéma avec brio). Une famille, on ne peut plus classique, voit la sécurité de son foyer voler en éclats sous les coups de folie d’une famille psychopathe. Simple, efficace, classique.

Malgré tout, et sans que la couleur de peau y soit pour quelque chose, Jordan Peele tisse habillement son film d’une réflexion sociétale. Il aborde la question identitaire, la différence ostracisante, la jalousie, la rancœur, sans perdre le fil de son intrigue horrifique. Cerise sur un très beau gâteau, il se permet même un degré d’humour conséquent. Certaines scènes sont manifestement écrites (et interprétées) avec l’intention de faire rire franchement. Et cela au cœur des scènes où la tension atteint son paroxysme. Pas question donc d’horreur ironique à la manière de The Evil Dead de Sam Raimi.

L’intrigue imaginée par Jordan Peele, qui écrit seul les scénarios de ses films, est faussement simple. Au point qu’elle semble être parfois incohérente. C’est sans compter sur la maestria de Jordan Peele qui distille discrètement les clés de son intrigue. Si discrètement que la chute est inattendue, pourtant terriblement cohérente, mais surtout d’une efficacité redoutable. Pas étonnant que Jordan Peele ait reçu l’Oscar du meilleur scénario pour son film précédent, l’homme est un maître en la matière.

Les personnages féminins hurleurs et cantonnés à des rôles de figuration sont assurément un élément que Jordan Peele associe au cinéma d’horreur vieux jeu et qu’il écarte avec déférence, car il offre à Lupita Nyong’o, révélé par son rôle dans Twelve Years a Slave, un premier rôle en or qui s’éloigne sensiblement des canons du genre. La jeune kényane est absolument sensationnelle en mère discrète, qui vire « badass » pour sauver sa famille. Son jeu, axé sur les expressions de son visage et ses regards, prend littéralement aux tripes. Peu ou pas de cris, seule une détermination farouche qu’elle interprète avec justesse et nuance.

Elisabeth ‘Offred’ Moss est l’autre visage connu du casting. La révélation de la série The Handmaid’s Tale prête ses traits à un personnage très secondaire, mais le fait brillamment.

Élégant comme un film d’Hitchcock, réjouissant comme un film de Carpenter, Us est une indéniable réussite, une délicieuse gourmandise horrifique qui confirme le talent de son auteur. Entre horreur pur et thriller horrifique, Us est une nouvelle perle au collier artistique d’un Jordan Peele qui ne renie pas ses aînés mais développe un univers personnel et unique. Pour notre plus grand plaisir.

Us est à voir dès le 20 mars 2019

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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