La vie d’Adèle: Un choc émotionnel cruel et brûlant!

Avec LA VIE D’ADELE, qui a reçu la Palme d’Or, la première depuis ENTRE LES MURS de Laurent Cantet en 2008, le cinéma français a prouvé qu’il brillait encore et rayonnait toujours.

Véritable surprise cannoise, il n’était pas du tout certain que le puritain président américain apprécie le film (rappelons que le film de Soderbergh, jugé « trop gay » a été privé de sortie en salles aux USA. A défaut, il a été financé et diffusé par la chaîne HBO) et pourtant Steven Spielberg a bien été touché par ce film qu’il a défini précisément et justement comme « une bourrasque assez décoiffante »…

Il est fort à parier que le film, au vu des scènes de sexe très explicites, connaîtra certainement une interdiction voire une censure lors de sa sortie en salles aux USA mais deviendra malgré tout et sans aucun doute un film culte comme l’a été, il y a 20 ans, le polémique film de Cyril Collard.

En 1992, LES NUITS FAUVES est le premier film à rendre accessible aux spectateurs la réalité d’une maladie à l’époque encore taboue. Malgré sa polémique, il est aujourd’hui devenu un film symbole et le film culte de la génération Sida.

LA VIE D’ADELE est le genre de film qui réjouit mais peut gêner aussi:

C’est l’histoire d’Adèle et de sa rencontre avec Emma, deux jeunes femmes adolescentes qui connaîtront l’une pour l’autre une passion brûlante et fugitive.

Certains ne manqueront d’ailleurs pas de rapprocher la médiatisation du film et son accueil très positif auprès du public et de la presse (rarement un film n’aura fait autant l’unanimité sur la Croisette) à l’actualité politique et les polémiques autour du mariage pour tous.

Hasard ou coïncidence de l’actualité, le jour de sa récompense à Cannes, le dimanche 26 mai avait lieu à Paris une manifestation contre le mariage pour tous… Quelques jours, plus tard, le 29 mai, à Montpellier, était célébré le premier mariage homosexuel.

Certains se demanderont si le Jury de Spielberg a voulu avant tout récompenser un film de son époque qui s’inscrit dans l’air des passions actuelles, celles de son époque, des droits, des lois, de l’homosexualité… Mais c’est certainement un faux débat car LA VIE D’ADELE n’est ni un film militant, ni un film politique et encore moins un « film mode » qui serait fatalement condamné à se démoder.

Si cette année, sur la Croisette, il y avait trois films qui abordaient l’homosexualité (L’INCONNU DU LAC de Alain Guiraudie ou MA VIE AVEC LIBERACE de Soderbergh), c’est sans aucun doute le plus beau film qui a été récompensé et qui est selon le Président du jury :

« Une très belle histoire, un amour magnifique auquel tout le monde peut s’identifier, peu importe la sexualité ».

10 ans après, L’ESQUIVE, Kechiche aborde à nouveau les sentiments, désirs et tourments adolescents à travers cette histoire, celle d’une rencontre, d’un amour, d’une séparation au-delà de toute homosexualité. Si Kechiche évoque l’homosexualité, c’est seulement entre les lignes et toujours avec une très grande délicatesse, restant essentiellement axé sur cette histoire comme n’importe quelle histoire d’amour.

Plutôt que de faire un film sur la différence, il la normalise. Dans son cinéma, l’amour est plus fort que tout, au-delà des différences.

Sociologue un peu, cinéaste sûrement, il aime confronter ses personnages les uns aux autres, jouer avec les classes sociales.

Tout les oppose, pourtant Emma, l’artiste (Léa Seydoux), va aimer Adèle, la prolétaire (Adèle Exarchopoulos).

Le triple prix exceptionnel décerné par le Jury au réalisateur et à ses deux actrices (que Spielberg a tenu à associer au film) semblait une évidence tant le film repose sur ses deux actrices. Trois jours après sa projection au Palais, on ne parlait que d’elles, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, et de ce film certes cru, cruel et brûlant mais qui restait un véritable choc émotionnel.

Formidable découvreur de talents, Kechiche, après avoir révélé Hafsia Herzi (Meilleure actrice au Festival de Venise et Meilleur espoir au César pour LA GRAINE ET LE MULET) ou Sara Forestier (César du Meilleur Espoir pour L’ESQUIVE), nous offre deux actrices, les deux plus grandes révélations du Festival.

Et à ceux qui reprochaient leur absence de la sélection (vain et sempiternel débat qui revient chaque année sur la Croisette), ce sont finalement bien elles, les femmes, qui à travers ce formidable portrait de la jeunesse d’aujourd’hui, ont été récompensées.

A la fois, touchant, charnel et amer, c’est certainement l’un des plus beaux éloges de la femme et de la passion à travers cette formidable chronique érotique et sensuelle sur le trouble adolescent et la construction de soi.

Cinéaste naturaliste (on le compare souvent à Pialat), cinéaste de l’intime aussi, l’émotion du film tient à la réalisation de son cinéaste et à son réalisme, à la fois troublant et saisissant. Filmées de très près, les actrices s’offrent entièrement à leur metteur en scène, apportant au film sa dimension charnelle.

Car Kechiche, malgré les diverses polémiques, aime ses actrices et il aime s’y attarder, longuement, les filmer au plus près, longtemps, jusqu’à dessiner une sorte de cartographie composée de gros plans, des tableaux transformant ses personnages en de magnifiques abstractions picturales.

Mais c’est avant toute chose (ce qui pourrait aussi rebuter et mettre à distance certains spectateurs) un film libre dont le caractère interminable des scènes et la dilatation temporelle est la signature stylistique de tous les films de ce réalisateur.

Des films qui s’attachent à leurs personnages, leurs visages et leurs larmes, au moindre de leurs paroles, de leurs mouvements ou de leurs gestes comme celui discret d’Adèle qui remonte chaque matin son pantalon, se recoiffe, sa manière de marcher ou de manger.

Tous les films de Kechiche, de LA VENUS NOIRE à LA VIE D’ADELE, sont des conversations physiques, un langage des corps, un corps à corps qui met en scène une partie du corps en particulier. On se souvient de la dégustation goulue du couscous dans LA GRAINE ET LE MULET. Ici, les gros plans, dont la bouche et ses plaisirs, sont l’épicentre du film. Chez Kechiche, les plaisirs physiques, du ventre et de la chair ne vont pas sans les plaisirs de l’esprit, des arts et de la culture.

Le film rend un vibrant hommage à la passion amoureuse mais rend hommage aussi à une autre passion, celle de l’enseignement, de la littérature ou des beaux-arts. La passion et la vocation sont d’ailleurs les moteurs principaux de ces deux femmes.

Chez Kechiche, il n’y a pas d’amour sans art qu’il soit littéraire ou culinaire. Adèle et Emma parlent de livres, de Sartre et de philosophie, de peinture mais aussi de fruits de mer ou de pâtes bolognaise…

Sortie en salles Belgique: le 9 Octobre 2013

Sortie en salles France: le 23 Octobre 2013

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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