Le voyage de Hanumân

Le Voyage de Hanumân plonge son lecteur directement au cœur de l’exil et de ses conséquences pour l’individu, qu’il s’agisse des troubles qu’il vit et qui structurent son existence, ou du regard qu’autrui porte sur ce déraciné, qui s’avère souvent loin d’être accueillant et bienveillant. Hanumân est indien, Johann (le narrateur, qui se fait aussi appeler Eugène) est estonien. L’un et l’autre ont tout quitté. Malgré leurs différences, une relation forte se noue. Hanumân rêve d’un ailleurs, espère quitter ce lieu, tandis que Johann fuit l’Estonie et se verrait bien rester encore un bon bout de temps dans cette situation transitoire.

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Ce roman nous plonge directement au cœur d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile, un camp pour réfugiés, au Danemark. On y découvre comment la vie s’organise dans un tel espace, ce qui rassemble des individus aux parcours si différents malgré les ressemblances, ce qui les différencie, mais aussi le renouvellement de la petite communauté, au fil des arrivées et des départs dans ce lieu de passage. L’humanité est au cœur de l’intrigue et de ces histoires, qui sont données à voir au lecteur ; une profonde humanité, faite de peurs, de doutes, d’incertitudes, mais aussi de courage, d’espoir et de rêves.

Rares sont les romans qui ne sont pas ancrés d’une façon ou d’une autre dans la réalité. Les écrivains s’inspirent souvent de leur propre existence pour façonner leur histoire ou, en tout cas, s’en inspirent pour certains détails ou passages de celle-ci. La plupart puisent en tout cas dans le monde qui les entourent des idées et des situations qu’ils s’empressent de remodeler , de réagencer ou de façonner à leur guise. Certains poussent la logique plus loin encore et racontent des histoires qu’ils ont eux-mêmes vécues, en parlant de leur vie ou en s’invitant dans des réalités qui n’étaient pas les leurs, auxquelles ils accèdent souvent par des chemins de traverse.

C’est une façon de faire qui a certainement acquis ses lettres de noblesse dans le milieu du journalisme d’enquête. On pense notamment à Günter Wallraff, à qui l’on doit notamment Tête de turc (La Découverte, 1986) et Parmi les perdants du meilleur des mondes (La Découverte, 2010) ou, plus récemment, à Arthur Frayer-Laleix dont le livre Dans la peau d’un migrant. De Peshawar à Calais, enquête sur le « cinquième monde » (nous vous en parlions ici), raconte comment il s’est fait passer pour un migrant cherchant à entrer en Europe afin d’être en mesure d’observer et de rendre compte des épreuves que traversent ces gens qui fuient leur pays pour un nouvel horizon qu’ils espèrent plus heureux.

L’écrivain russophone (et apatride !) Andreï Ivanov prolonge à sa façon cette tradition de l’immersion in situ. En effet, son roman est directement en prise sur une réalité qu’il a vécue dans sa chair, puisqu’il a quitté l’Estonie, fuyant ses problèmes et sa vie, pour se retrouver, notamment en usant du mensonge, dans un centre d’accueil danois. Son récit des tourments qui animent les êtres humains qui se retrouvent dans ces lieux de transit touche cette réalité avec d’autant plus de justesse qu’il a lui-même vécu ces situations. Ce roman picaresque entre donc en écho avec sa propre biographie, même s’il n’est pas autobiographique et mélange, au moyen de la fiction, souvenirs (in)directs divers et prises de libertés pour le besoin de la fiction.

Le Voyage de Hanumân est un vrai morceau de littérature, à l’importance réelle, qui nous éclaire sur nos forces et faiblesses collectives tout en nous renseignant sur une époque, son présent et ses devenirs. Ce n’est guère étonnant que ce soit Le Tripode qui accueille la traduction en français réalisée par Hélène Henry d’un tel texte, publié en russe il y a seulement six ans. Osez vous laisser surprendre par ce roman à la fois assez noir et plein d’humour, qui fait réfléchir, transporte dans un ailleurs pas si lointain et surprend constamment celui ou celle qui le lit.

Le Voyage de Hanumân, d’Andreï Ivanov, traduit du russe (Estonie) par Hélène Henry, Le Tripode, 440 p. 24 €. ISBN : 9782370550996.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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