Wilfried, lent et profond, politique mais passionnant

Qui a dit que la politique belge n’était pas sexy ? Avec le PTB qui progresse, Bart De Wever qui vend sa vertu au premier promoteur immobilier venu, Pascal ‘Punchline’ Smet ou la saga inter-partisane des jetons de présences, la politique belge n’a rien à envier à sa consœur française et mérite bien un magazine à elle toute seule. Ce magazine existe. Il s’appelle Wilfried. Et même que c’est un mook.

Il y a comme un vent frais sur la presse écrite francophone belge. Alors que les grands titres de la presse ne se sont jamais si mal portés et que leurs chiffres de vente reculent irrémédiablement, de nouveaux titres apparaissent depuis quelques années comme pour défier la disparition augurée de la presse écrite. Après 24h01, magazine belge de grands reportages apparu en 2013 et Médor, magazine belge d’investigations et de récits lancé en 2015, c’est au tour de Wilfried de voir le jour en 2017.

Outre leur belgitude, ce qui unit ces trois titres est leur inscription dans la mouvance du « slow journalism » qui privilégie la profondeur à la rapidité (voire à l’instantanéité) qui caractérise les médias traditionnels. Ce qui distingue Wilfried des ses deux aînés, c’est qu’il se consacre uniquement à la politique belge ou plus exactement à « la chose publique » belge, terme plus générique qui exprime bien l’intention de ce nouveau titre de décloisonner cet univers impitoyable qu’est la politique. Ainsi, la politique belge remplit entre 70 et 80% du contenu éditorial de Wilfried, le reste du contenu étant dédié aux syndicats, à l’économie, à la culture, à la justice,… . Ceux-ci n’allant pas sans un brin de politique.
Et comme le dit Alda Greoli, interviewé dans le deuxième numéro de Wilfried, « On fait tous de la politique (…). Quand vous allez faire vos courses chez un petit commerçant plutôt que dans une grande surface, vous posez un acte politique ». Pour une fois, on ne peut pas lui donner entièrement tort.

Outre une ligne éditoriale unique dans le paysage de la presse écrite belge, la force et l’intérêt de Wilfried, tient à un ton singulier. A la fois léger et consciencieux. Les titres du groupe So Press (So Foot, So Film, Pédale !,…) sont des références affirmées, autant que le sont le journalisme narratif latino-américain incarné par les reportages de Gabriel Garcia Marquez et l’émission culte Strip-tease. Ce lignage de haute tenue garantit que chaque article soit coloré des trois H : humour, humain, histoire.

D’un point de vue rédactionnel, la démarche est également originale au regard des noms et des pedigrees dont se compose l’équipe : autour des grandes plumes (ou voix) du journalisme noir-jaune-rouge que sont Colette Braeckman, Philippe Cornet, Rudy Hermans, Paul Piret ou encore Pascal Verbeken, il y a quelques Flamands (Erik Raspoet, Raf Liekens), un Anglais (Tim ‘failed state’ King), des journalistes sportifs (Rico Rizzitelli, Thomas Bricmont) et des people bien de chez nous (Myriam Leroy, David Bartholomé et Guillermo Guiz).

Par ailleurs, Wilfried met un point d’honneur à illustrer ses articles de photos exclusives et de grande qualité, histoire de soigner la forme en plus du fond.

Au fil de chroniques, de rubriques, de récits, de portraits ou d’interviews, Wilfried entend faire honneur à sa devise ; « raconter le pouvoir », et s’inspirer de George Simenon dont l’œuvre fut guidée par sa volonté de comprendre, non de juger. Pas étonnant donc, au vu de l’identité métissée de ce cher Wilfried, de voir se côtoyer dans ses pages des personnages aussi différents et parfois opposés que Baloji, Paul Magnette, Bart De Wever, Emilie Dequenne, Lucien D’Onofrio, Joel Njengo (le chauffeur de Bart De Wever), George-Louis Bouchez, Raoul Hedebouw, Baudelaire, Marc Goblet, les frères Happart, Daniel Senesaël, Zuhal Demir,…

L’originalité des sujets abordés, l’intensité des interviews (celles de Baloji ou de De Wever sont fabuleuses), le caractère à la fois ludique et intéressant des rubriques, la finesse des portraits associés au ton particulier de Wilfried rendent sa lecture absolument savoureuse. Avec le prérequis d’un intérêt pour la chose publique bien entendu.

Le troisième et tout frais numéro de Wilfried est dès à présent disponible. Avec le « sémillant » Bart de Wever en couverture pour une interview impériale et mémorable, ce nouveau numéro est d’ores et déjà un indispensable. 

Wilfried, 96 pages, 9,90 €, wilfriedmag.be

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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