Xavier Coste – Rimbaud l’indésirable

« En 1870, un jeune homme fugue de Charleville vers Paris. Il a 16 ans. Il est Rimbaud. Il ne paie pas son ticket de train. Il ne doit rien à personne. A peine sorti du train, le voilà cueilli par un contrôleur zélé, bien content de coffrer un petit emmerdeur fraudeur. De la gare au cachot, voilà à quoi se résume la première montée à Paris du jeune poète, rapidement rapatrié par son professeur de français et vertement sermonné par sa mère, qui n’en peut déjà plus de lui… La suite, on la connaît, Rimbaud envoie ses poèmes à Verlaine qui le fait venir à Paris. Arthur fait vivre à Paul un enfer qui le fait mourir à Bruxelles. Mais l’infernal se relève, quitte Verlaine et rejoint l’Afrique où il s’ennuiera pendant dix ans, avant de revenir mourir à Marseille et à 37 ans. »

Une amputation. La bande dessinée de Xavier Coste commence par une amputation. Celle de Rimbaud, puisque c’est le sujet de sa deuxième oeuvre. La première planche du jeune auteur résonne comme un avertissement au lecteur. Xavier Coste ne compte pas nous servir le Rimbe beau, l’enfant prodige, le génie littéraire, l’image policée du portrait propret qui creusa la légende du poète. Non, non, non, allant à contre-courant des idées reçues, il tranche dans le lard, n’hésite pas à s’attaquer au mythe Rimbaud, à le présenter avec tous ses défauts. Pour marquer le coup, il fallait cette première page sanglante, le corps moribond, la gangrène, le « Nous n’avons pas d’autre choix », la scie, la zébrure rouge, la jambe sous le bras du Médecin.

Et puis, flash-back, retour en 1870, « 21 ans plus tôt », précise le texte pour ceux qui ne sauraient pas calculer. Rimbaud a 16 ans. Il est dans le train vers sa destinée, pense-t-il, en réalité aller simple vers la prison. Passez votre tour. Retour à la case départ: Charleville, la ferme familiale, l’ennui. Mais Paris appelle. Verlaine appelle. Rimbaud s’attelle car cette fois-ci on lui paie le ticket de train, on lui offre même le gîte et les relations. Mais on imaginait pas que ce poète génial était si jeune, si attirant et si exaspérant. Au point de se mettre tout le monde à dos. Verlaine se coupe peu à peu de sa femme et de ses amis par amour pour l’indésirable. Il s’enchaîne au sadisme insolent de son jeune amant. Il le quitte. Il revient. Il se plaint. Il se ruine. Il se rebiffe. Il tire. Rimbaud se tire. En Afrique, il passera dix ans à végéter lamentablement, reniant sa vie d’artiste avec un petit a pour l’aventure avec un grand A. En fait d’aventures, il se retrouve à effectuer du travail de bureau, puis de surveillance d’ouvriers, avec toujours un soleil de plomb dans le citron et plus Verlaine dans le fion. Arrive enfin l’affaire du siècle, du trafic d’armes, du danger, de l’exotisme, encore plus de soleil et puis les emmerdes. Rimbaud perd tout, y compris la santé. Il est rapatrié et hospitalisé. Délirant dans une chambre à Marseille, ne reste plus que sa vieille mère pour assister l’amputé.

 

La boucle est bouclée. Rimbaud n’est plus qu’un corps agonisant, même plus entier. « J’ai commencé par cette planche de l’amputation parce que je voulais directement montrer Rimbaud sous ce jour-là, plus vieux, dégarni, pas l’image romantique à laquelle on le rattache souvent. Et puis, il fallait rassurer l’éditeur qui ne voulait pas d’une histoire d’amour romantique. », explique Xavier Coste, dans une Brasserie de Saint-Gilles. Le jeune homme n’a même pas vingt-cinq ans et déjà deux albums derrière lui. Le premier, c’était une biographie d’Egon Schiele. Le deuxième, c’est cette bio de Rimbaud. Question à trois francs : « la bio, c’est votre truc en fait? » Réponse sempiternelle. Oui, mais non. « J’ai d’abord été fasciné par la vie que Rimbaud a menée. Sa poésie, c’est venu après, et je l’ai aimée parce que justement j’y ai retrouvé son jusqu’au boutisme. » Alors, non, la bio n’est pas particulièrement son genre de prédilection, juste un traitement qui s’est imposé pour raconter les deux premières histoires qui lui tenaient à coeur. D’ailleurs, la troisième bande-dessinée, en préparation, est une fiction dans le Paris du début du XXème. Question à quatre francs : « Le contemporain, c’est pas vraiment votre truc, en fait? ». Réponse souriante. « Disons que j’ai une passion pour la période 1850-1900, c’était vraiment une époque artistique bouillonnante! », s’enflamme l’auteur. Mais qu’on se rassure, il ne se limite pas à cela, « je lis beaucoup de science-fiction aussi. »

Très largement documentée, l’histoire de Rimbaud telle que nous la conte Coste se laisse lire. D’autant plus aisément que le scénario fonctionne bien et nous entraîne sans pousser dans la dérive du poète. En images, s’il vous plaît. Et par n’importe quelles images. Xavier Coste aime à se présenter comme un « peintre frustré » qui s’est tourné vers la bande dessinée pour pouvoir vivre de son art. Et cela se voit. Si L’Indésirable est un bel ouvrage, c’est surtout dû au jeu somptueux des couleurs. Le jeune dessinateur ose des aplats affriolants qui débordent superbement du dessin. Une esthétique qui fait penser à Bilal, dans cette conception quasi picturale des cases. Aussi, ne sera-t-on pas surpris d’apprendre que le dessinateur de la Tétralogie du Monstre campe parmi les références du jeune auteur; avec Tardi côté scénario, ben voyons.

Bref, voilà 120 pages qui feront le bonheur des amateurs de bio et de belles couleurs. Que l’on ne s’attende cependant pas à retrouver tous les poèmes de l’indésirable. Certes, plusieurs mots et lettres apparaissent, ainsi que Le Bateau ivre et Le Sonnet du trou du cul, mais c’est avant tout la vie de Rimbaud, « pas ses poèmes illustrés » que Coste voulait raconter. Et avec brio, encore.

Auteur : Xavier Coste

Date de parution : 15/05/2013

Collection : Univers d’auteurs

Serie : Coste

Pages : 128

Prix : 22,50 €

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de Casterman ou sur le site de l’auteur (d’où sont d’ailleurs empruntées les planches).

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S. aime la bande-dessinée et le cinéma, les images qui parlent, quoi.

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