Xavier Deutsch – Sans dire un mot

Perplexe, je suis. Qu’est-ce que ce livre vient faire dans la sélection du Prix Indications ?

Sur Lalibre.be, on apprend que la nouvelle collection « La Traversée » est « destinée aux adultes lecteurs débutants [et] a pour objectif de proposer des romans intéressants, loin des livres d’enfants qui sont souvent la porte d’entrée pour ce public en apprentissage ». On est du coup en droit de se demander si l’auteur a bien saisi l’objet de la commande… Si c’est le cas, il confond allègrement « adulte lecteur débutant » et « attardé mental ».

A la page 8, j’en étais déjà à mon dixième soupir d’exaspération. Le livre commence à la page 5. Et il est imprimé en police taille 26. (On peut également se demander pourquoi les livres d’alphabétisation sont mis en page comme des ouvrages en grands caractères : les lecteurs adultes débutants ont-ils également tous des problèmes de vue ? Mais c’est un autre débat…)

Première page : le ciel est clair, Sarah a la peau blanche et douce, ses yeux sont gris, très clairs et très doux. Deuxième page : la vie est très simple et très légère. Troisième page : (je répète) le ciel est clair, il y a un brouillard très léger, les mouettes sont blanches, les goélands sont gris, Sarah porte un sac léger. Oh et marcher 12km, « c’est long mais ça ne pèse pas lourd » (admirez l’effort !). Quatrième page : (attention, là c’est du lourd… mouhaha !) « La mer est belle, le chemin est beau, Sarah est belle, le matin est beau, la vie est claire. » Plus bas, « le chemin est léger ». (Et ne me demandez pas comment un chemin peut être léger…)

Non, vous ne rêvez pas, moi aussi j’avais l’impression qu’on m’avait attachée sur une chaise, les yeux grands ouverts par du papier-collant, devant « Les Télétubbies ». (« Lala a un nouveau chapeau. Le chapeau de Lala est beau. » Voyez, on s’y croirait.)

Alors, je me trompe peut-être mais dans ma tête, l’analphabétisme, c’est l’incapacité de lire et d’écrire, pas de s’exprimer à l’oral ni de comprendre une langue parlée. Alors pourquoi, POURQUOI, ce livre ressemble-t-il à une histoire écrite par ma sœur quand elle avait 6 ans ?! Et encore, elle avait déjà nettement plus de vocabulaire… En un sens, je peux comprendre la nécessité de répéter les mêmes mots pour que le lecteur débutant puisse s’imprégner des lettres qui les composent, mais faut-il pour autant dénuder le style jusqu’à ce qu’il n’en reste rien, si ce n’est une soupe « gagatisante » de phrases courtes – sujet verbe complément, sujet verbe complément, sujet verbe complément ? Ne peut-on pas répéter les mots plus subtilement ? Et doit-on obligatoirement brûler son dictionnaire des synonymes avant d’écrire un bouquin pour un tel public ?

Bon, je l’avoue, je ne connais absolument pas le public ciblé ni les livres qu’ils lisent habituellement dans leur apprentissage, donc il est possible que je sois un peu dure (ah ah ah) et que ce livre soit adapté pour les adultes en cours d’alphabétisation… d’où ma première question : qu’est-ce que vient faire ce livre dans la sélection du prix Indications, face à trois autres livres qui ne visent pas le même public ? Quel est l’intérêt pour les lecteurs non-débutants de lire un tel roman ? Un roman aussi vide d’histoire et d’ambiance que de style, qui plus est.

Vous voulez peut-être que je résume ? Sarah est belle. Sarah est heureuse. Sarah marche sur le chemin. Le chemin mène au port. Au port, il y a un bateau qui revient d’Amérique. François descend du bateau. François est beau. Il dit « bonjour, maman ! ». Il a dix-huit ans. Simon descend aussi du bateau. Simon a trente ans. Simon est devenu le meilleur ami de François. Simon a sauvé la vie de François (répété au moins 7x tel quel). Simon ne dit rien (x 102). Le père de François s’appelle Pierre. Sarah prépare des boulettes à la sauce tomate (OMG il a osé mettre quatre nouveaux mots d’un coup dans une phrase !). (Ensuite, on a droit à la RECETTE des boulettes à la sauce tomate. Je vous assure, vrai de vrai, toute une page de recette.) Pierre va souvent voir son ami Joseph qui tient un bistrot. Marie-Madeleine est la fille de Joseph. Simon reste quelques jours chez François parce qu’il n’a pas de famille. Simon dort dans l’étable. Sarah s’occupe des vaches, range des pommes, fait à manger. Et puis, il se passe enfin un truc, qui prend 9 pages, c’est-à-dire 8 chapitres. Et là, on arrive au moment où « écrire une histoire pour adultes » devient « écrire une fin tout à fait ridicule ».

Après avoir lu Sans dire un mot, j’ai eu l’occasion de discuter brièvement avec Patrick Delperdange, qui a lui aussi écrit un roman dans la collection « La Traversée ». Il m’a confirmé ce que je soupçonnais : les auteurs de cette collection ont des consignes bien précises concernant le style simpliste à adopter. L’exercice doit être particulièrement difficile, on est d’accord. Pourtant, ça n’excuse pas tout ce que j’ai trouvé dans le roman de Xavier Deutsch : des mots bateaux répétés toutes les trois phrases, des phrases de trois mots répétées toutes les deux pages, des prénoms à chaque début de phrase, des clichés affligeants…

Marie-Madeleine est la fille de Joseph et la servante du bistrot. Elle est très jeune et très jolie. Elle a le même âge que François et, parfois, Pierre et Joseph se disent que Marie-Madeleine et François devraient se marier. [p. 45]

… des titres de chapitres dignes de Franklin qui savait compter deux par deux et lacer ses chaussures (« Simon va se laver », « Sarah fait le ménage »), un ramassis de trucs totalement grotesques et machos (Sarah sent la pomme et le savon et « Simon sent l’homme », Sarah fait tout à la maison pendant que Pierre boit des verres au village, François va se marier avec Marie-Madeleine et lui ordonne donc de lui servir à boire ; quand François veut un verre d’eau mais que sa mère n’est pas dans la cuisine pour le lui servir, il ne se sert pas tout seul, non, il cherche sa mère dehors et dans toute la maison pour avoir son verre d’eau), des scènes complètement ridicules où j’ai rigolé comme une bossue tellement c’était pas crédible.

Un petit chapitre ?

Pierre et Sarah s’aiment fort. C’est comme ça qu’ils font : Pierre veut Sarah et Sarah dit oui. Leur maison ne comporte pas d’étage. La fenêtre de leur chambre donne sur la mer. Elle est ouverte et la chaleur de la journée rentre dans la chambre pendant que Pierre et Sarah s’aiment. Simon veut faire la sieste. Mais il n’a pas trouvé un bel arbre pour s’allonger dessous. Alors il est venu près de la maison et s’assied par terre, contre un mur de la maison. Il est assis en dessous d’une fenêtre qui est ouverte. Comme la fenêtre est ouverte, il entend ce qui se passe dans la chambre. Il entend Pierre et Sarah qui s’aiment. Simon n’a plus sommeil. Il n’essaie plus de faire la sieste. Il est assis là, il entend ce qui se passe dans la chambre. Il ne dort pas. Il écoute. [p. 35]

Sérieusement, si je devais apprendre à lire aujourd’hui, je préférerais mille fois les bonnes petites enquêtes d’Alice que je lisais quand j’avais 12 ans, au moins il y avait de l’action et elle attrapait toujours les méchants à la fin.

On peut dire que Sans dire un mot était un petit supplice (même si j’ai quand même bien ri), parce que sur ce coup-là, j’aurais aimé que Xavier Deutsch n’en écrive aucun.

Lire également le billet de Lalynx, qui fait aussi partie du jury pour le Prix Indications.

Xavier Deutsch, Sans dire un mot, Lire et écrire asbl & Weyrich Édition (La Traversée), 2012, 143 p.

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Les trois autres romans sélectionnés pour le prix Indications :
Citoyen Park de Charly Delwart
Vogelsang ou la mélancolie du vampire de Christopher Gérard
Une collection particulière de Bernard Quiriny

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Dévoreuse de livres

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