Interview : Yougoslavie, la guerre vue par un enfant de 8 ans

Si la Croatie est désormais une destination phare, les autres pays des Balkans sont également de plus en plus visités. Bosnie, Serbie, Slovénie, tous ces pays confrontés à une guerre sanglante il y a quelques années. Partout où l’on va, en Bosnie particulièrement, des vestiges de la guerre. Pour beaucoup, la guerre est toujours présente dans les esprits, les mémoires et parfois dans les peurs… Nous avons rencontré Kristina, qui était enfant lorsque la guerre a éclaté et qui a accepté de témoigner…

Tu vivais à Dubrovnik lorsque la guerre a éclaté. Vivais-tu dans la vieille ville ou à Lapad ?

Oui, je vivais avec ma famille à Dubrovnik et plus précisément à Lapad. Nous étions en train de construire une maison à Ivanica. A l’époque la Croatie et la Bosnie ne formaient qu’un seul pays et Ivanica était, en quelque sorte, la banlieue de Dubrovnik.

Comment expliquerais-tu le déclenchement de la guerre ?

En soi, la Yougoslavie était un pays riche, nous exportions de nombreux produits dans le monde entier. Mais après le décès du président Tito, personne ne fut en mesure de maintenir un équilibre entre six pays. Lorsque la Croatie a demandé son indépendance, une importante partie de la population était serbe et le gouvernement à Belgrade ne comprenait pas le sens de la démarche… C’est pour ça qu’ils ont commencé la guerre.

Quand et comment as-tu entendu parler de la guerre pour la première fois ?

J’avais huit lorsque la guerre a commencé. Je me souviens du premier signe de guerre, c’était une sirène d’alarme. C’était effrayant, j’avais peur qu’il arrive quelque chose à mes parents ou à ma sœur.

Que s’est-il passé ensuite ?

Mes parents ont décidé de nous amener, ma sœur et moi, chez ma grand-mère en Bosnie, en attendant que les choses se calment. Nous avons déménagé là-bas car la guerre n’y avait pas encore commencé. Mes parents sont restés à Dubrovnik et ils n’ont pas pu en partir pendant les cinq mois suivants.

Sais-tu pourquoi ?

J’étais une petite fille à l’époque. Il semble que certains n’appréciaient pas d’avoir des Serbes comme voisins. Je ne comprenais pas vraiment car mes parents m’avaient toujours appris que tout le monde est pareil. Dans notre famille, nous avions beaucoup de mariages mixtes, mes oncles et tantes sont croates et ça n’a jamais posé de problème.

Parvenais-tu à parler à tes parents ? Ou à avoir des nouvelles de Dubrovnik? Sais-tu ce qui leur est arrivé pendant ces cinq mois ?

Non. Pendant cinq mois, ma sœur et moi étions chez ma grand-mère sans nouvelles de nos parents. Les lignes téléphoniques ne fonctionnaient pas. Nous avons reçu une seule lettre de nos parents en cinq mois, par le biais d’un ami de Dubrovnik qui avait réussi à quitter la ville en passant par Zagreb et la Hongrie. Cette lettre était notre bien le plus précieux.

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Sais-tu comment c’était pour eux de rester là-bas sans pouvoir quitter la ville ?

Mes parents sont restés dans la cave de nos voisins pendant presque cinq mois. Nous sommes serbes et Dubrovnik est une petite ville, tout le monde est au courant de tout. Ils ne se sentaient pas en sécurité dans la rue. Ils m’en ont parlé plus tard, lorsque j’étais plus âgée. Ils m’ont raconté que s’ils n’avaient pas eu de livres à lire, ils auraient cru être fous. Les livres les ont sauvés et aidés à rester optimistes. Parfois ma mère sortait pour aller chercher de l’eau et de la nourriture. Elle était courageuse. Les Croates étaient vraiment furieux contre les Serbes et les menaçaient.

Ta grand-mère t’a-t-elle raconté un peu ce qui se passait ? Comprenais-tu pourquoi les gens se battaient ?

A ce moment-là, ma sœur et moi étions en sécurité et c’était tout ce qui comptait. Nous essayions de vivre normalement, nous continuions à aller à l’école dans le village de ma grand-mère. Nous ne comprenions pas grand-chose. En fait, je ne pense pas que, même à l’heure actuelle, les gens savent ce pour quoi ils se battaient…

Sais-tu comment tes parents ont réussi à quitter Dubrovnik?

Ma mère a demandé la permission de voir ses enfants et ils ont accepté. Ma mère a donc réussi à quitter la ville par un bateau en direction du Monténégro, puis est passée du Monténégro à la Bosnie. Mon père est resté un mois de plus, il attendait que la situation s’apaise un peu. Il a demandé la permission de quitter la ville pour voir ce qui se passait avec notre maison à Ivanica et ils ont accepté.

Vous avez donc réussi à être tous réunis ?

Oui. Les choses se sont calmées, en apparence tout allait bien. Notre famille était réunie et c’était un nouveau départ pour nous. Nous avons décidé de retourner chez nous. L’armée serbe était sur place et nous nous sentions en sécurité. Mon père, qui est professeur, a rouvert l’école à Ivanica. Beaucoup de gens espéraient que tout irait bien. Nous avons vécu trois mois dans notre nouvelle maison puis la situation s’est de nouveau détériorée. Mon père a dû se rendre au front et ma mère a subi une opération du foie. Nous avons dû déménager et comme mon père était au front, ma mère, ma sœur et moi avons rassemblé nos affaires dans une valise et sommes devenues des réfugiées.

Où êtes-vous allées ?

Nous sommes restées quelques jours chez l’ami de mon oncle au Monténégro puis nous sommes allées chez mon oncle en Serbie. Mon père faisait toujours la guerre et nous nous inquiétions pour lui. Il était près de Mostar et la situation était vraiment dangereuse là-bas. Il a essayé de se rendre chez nous pour prendre quelques affaires mais l’armée croate avait brûlé notre maison.

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Quelle était la situation en Serbie à l’époque ? Et ta grand-mère ? A-t-elle aussi quitté le pays en tant que réfugiée ?

La situation était stable. Ils acceptaient beaucoup de réfugiés venant de Croatie et de Bosnie. La guerre en Bosnie venait d’éclater. C’a été une période difficile pour ma grand-mère et mon grand-père. Mon grand-père avait perdu une jambe pendant la Seconde Guerre mondiale et était handicapé. Ils sont restés seuls dans leur village. Il y avait des Musulmans partout dans leur village qui n’appréciaient pas d’avoir des Serbes comme voisins. Un jour ils ont attaqué leur maison, mon grand-père a essayé de les protéger mais ils ont tiré sur ma grand-mère et elle a été blessée à la jambe.

Ont-ils réussi à s’en sortir…?

Ma grand-mère et mon grand-père ont rampé jusqu’à la maison du voisin le plus proche et ont demandé de l’aide. Ma grand-mère saignait. Ils sont parvenus à trouver une voiture et à amener ma grand-mère à l’hôpital. Après cet épisode, mes grands-parents ont aussi déménagé en Serbie en tant que réfugiés.

Qu’est-il arrivé à ton père ? A-t-il réussi à quitter le front avant la fin de la guerre ? Tes grands-parents ont-ils déménagé au même endroit que toi ?

Lorsque ma grand-mère a été blessée, mon père a quitté le front et s’est occupé de ses parents. Mon père et mes grands-parents nous ont donc rejoints en Serbie.

Combien de temps es-tu restée là-bas ? Comment se passait la vie en Serbie pendant la guerre ?

Nous sommes restés en Serbie pendant quatre ans. Nous vivions pauvrement. Mes parents n’arrivaient pas à trouver de travail, ils travaillaient donc dans un restaurant. C’était une période difficile pour la Serbie car leur devise avait été dévaluée. Après quatre ans, nous avons décidé de déménager au Monténégro. Nous ne trouvions pas d’endroit où nous nous sentions chez nous et nous voulions être plus près de notre vrai chez-nous, Ivanica. Nous espérions que les choses s’arrangeraient. Nous avons vécu quatre ans en Serbie puis avons décidé de retourner à Ivanica. Suite aux accords de Dayton¹ signés en 1995, Ivanica appartient à la Bosnie-Herzégovine. Mais depuis 1992 plus personne ne vivait là-bas. Chaque maison avait été détruite. C’était un endroit vide sans électricité ni eau courante. Même les oiseaux avaient déserté les lieux. Ce silence était effrayant.

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Quand es-tu revenue exactement ?

Nous sommes revenus en octobre 1999.

Vous avez donc décidé de revenir à Ivanica, comment avez-vous réussi à reconstruire la maison ?

Au début, seules vingt personnes sont revenues à Ivanica. Nous vivions tous dans la même maison. Ce n’était pas encore un endroit sûr. Nous craignions une vengeance des Croates. Nous n’avions aucune protection, nous venions en paix et voulions retrouver notre maison. Nous n’avions pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de portes ou de fenêtres. Nous avons essayé de faire ce que nous pouvions avec de vieilles planches et avons lancé un appel aux dons.

Et l’école ? Et le travail pour tes parents ?

Ma mère a trouvé un emploi à l’hôpital de Trebinje et a loué une chambre là-bas. Mon père a dû rester à Ivanica et a essayé de reconstruire notre maison. Je suis restée au Monténégro pour terminer mes études secondaires et ma sœur s’est mariée. L’Eglise grecque orthodoxe nous a fait un don pour que nous puissions reconstruire notre maison. Nous avons pu acheter des fenêtres, des portes et d’autres matériaux de construction. L’année suivante mon père a trouvé un emploi à l’école élémentaire de Trebinje. Je suis allée au collège à Banjaluka. Ma sœur a donné naissance à sa première fille. Il semblait que la situation s’améliorait. Petit à petit, Ivanica se repeuplait et les habitants reconstruisaient leurs maisons.

Tes grands-parents sont-ils venus avec vous ?

Mon grand-père était décédé entretemps et ma grand-mère insistait pour retourner dans son village. Certains de ses voisins sont aussi revenus.

Peux-tu m’expliquer pourquoi il y a tant de maisons dont la construction n’est pas terminée ou qui sont abandonnées ? Est-ce à cause du gouvernement ou les propriétaires n’ont-ils pas suffisamment d’argent pour s’en occuper ?

Oui, certains ont déménagé à l’étranger et ne pensaient pas que c’était utile de reconstruire leur maison. Certains n’ont pas assez d’argent pour la réparer.

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As-tu déjà eu peur que la guerre puisse recommencer ?

Non, je n’ai jamais eu peur que la guerre recommence. Nous avons de la famille à Dubrovnik et lorsque nous sommes retournés chez nous, nous leur avons rendu visite. Au début, c’était rare mais par la suite nous étions à Dubrovnik presque tous les jours et nous allions à la plage, avions des amis là-bas, tout était normal. Toute l’expérience de la guerre m’a rendu plus forte. J’étais une enfant et je ne réalisais pas ce qui se passait réellement. Mais on apprend à gérer chaque problème auquel on est confronté. Il y a le moment où nous avions peur pour notre père au front, le moment où nous n’avions pas de véritable déjeuner, le moment où nous n’avions pas de chaussures pour l’hiver. Mais c’est la vie. Même s’il y a des hauts et des bas, il faut garder la foi, il n’y a pas de problème sans solution. Il suffit de poursuivre ses efforts et de ne jamais abandonner.

Tu m’as dit que ton mémoire portait sur l’évolution des SSPT (syndromes de stress post-traumatiques), peux-tu expliquer ce que c’est ?

Oui, lorsque j’étudiais la psychologie, je voulais en savoir plus sur les personnes impliquées directement dans la guerre. J’ai effectué des recherches sur l’évolution des symptômes de SSPT. C’était dix ans après la fin de la guerre. Certaines personnes subissent encore aujourd’hui les conséquences de la guerre. C’est difficile de tout accepter si l’on a perdu quelqu’un dans la guerre, par exemple. J’ai travaillé avec des personnes impliquées dans la guerre. Certaines des personnes chez lesquelles on a diagnostiqué un SSPT ont toujours d’importants symptômes comme des flashbacks, une anxiété grave et les symptômes de SSPT deviennent de véritables névroses.

As-tu appris quelque chose d’intéressant ou d’utile en étudiant le SSPT ?

Je n’ai pas aimé parler de mon expérience de la guerre, certaines choses faisaient mal. J’ai bien sûr choisi le SSPT pour des raisons personnelles également. Mon syndrome le plus important était l’anxiété. Grâce à un groupe de soutien, j’ai appris à la gérer et à lâcher prise.

Es-tu fière de la façon dont Ivanica a réussi à se remettre sur les rails et devient désormais une destination de vacances sympa ?

Oui, je ne suis pas seulement fière qu’Ivanica revive. Je suis aussi fière que mon peuple ait changé, qu’il soit plus tolérant et soient en train de construire un futur meilleur. On voit de nombreuses nouvelles maisons. Deux nouveaux quartiers sont en train de se construire à Ivanica. Les étrangers trouvent notre village très attirant pour y passer des vacances. Beaucoup de Britanniques ont acheté des maisons dans notre village et nous avons commencé à avoir des invités chez nous via Airbnb. Pour nous, Airbnb est un moyen de rencontrer de nouvelles personnes intéressantes et de leur montrer une partie de notre pays, de notre vie, de notre histoire et de nos traditions. Nous sommes restés en contact avec beaucoup de nos invités et nous sommes devenus amis.

Interview : Yougoslavie, la guerre vue par un enfant de 8 ans

Traduit de l’article Interview : The Yougoslavian war seen by a 8 year-old écrit par Carole.


¹ Les accords de Dayton sont le traité de paix conclu sur la base aérienne de Wright-Patterson près de Dayton dans l’Ohio aux Etats-Unis en novembre 1995. Ces accords ont été officiellement signés à Paris le 14 décembre 1995. Ces accords mettent fin aux trois années et demi qu’a duré la guerre de Bosnie-Herzégovine. Cette guerre est une des guerres de Yougoslavie.

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