À trop tirer la ficelle, le cerf-volant se casse

Tout a commencé avec L’homme du jardin, je devais avoir 12 ans. Je garde encore en moi le souvenir de ces premiers frissons littéraires que m’a fait vivre la maison d’édition L’École des Loisirs, sensations puissantes des premiers bouleversements intérieurs que l’on doit aux mots et aux histoires. De cette collection Médium, j’avais lu d’autres romans avant et j’en ai lu une foultitude après, mais Xavier-Laurent Petit avait fait naître en moi pour la première fois cette sensation merveilleuse qui vous prend aux tripes lorsque vous avez l’impression fulgurante qu’un livre a été écrit rien que pour vous.

Par la suite, j’ai englouti des histoires aux ambiances très différentes, toujours émerveillée par les portes que chaque lecture ouvrait sur de nouveaux mondes qui ricochaient dans mon imaginaire. Dans ma tête de presque ado, je m’en souviens, L’École des Loisirs était devenue en quelques livres une valeur sûre. La diversité des thèmes, la beauté des styles, les rythmes propres à chaque auteur et tous ces univers si riches faisaient de cette maison d’édition une mine d’or inépuisable.

Mais voilà que récemment, j’apprends avec effroi le changement de politique éditoriale de la direction et les décisions brutales qui en ont découlé. Quelques auteurs sont restés sur le carreau. Des textes devant être publiés cette année se sont vus supprimés du catalogue tandis que les autres vont être totalement remaniés pour mieux cadrer avec « le public visé ». Le responsable ? Arthur Hubschmid, qui récupère les fonctions qu’occupait depuis plus de 25 ans Geneviève Brisac. Face à A. H. qui devient le seul interlocuteur au sein de la maison, les auteurs sont déroutés et meurtris. Eux qui pouvaient jusque-là compter sur les conseils bienveillants de leurs « bonnes fées » Chloé Mary et Geneviève Brisac endurent aujourd’hui des conversations qui ressemblent plus à des monologues qu’à de vrais échanges.

Début avril est alors né le blog La ficelle à l’initiative de plusieurs auteurs publiés à L’École des Loisirs. Ils sont déjà une dizaine à avoir pris la plume pour défendre leurs deux éditrices et dénoncer cette nouvelle politique éditoriale abjecte. Il faut lire les textes de ce blog : l’enchantement qui se brise est palpable ; le goût aigre de cette nouvelle réalité aussi.

Mais d’où vient cette assertion que les choix éditoriaux de Geneviève Brisac ne « correspondent plus aux attentes des lecteurs d’aujourd’hui » ? Et qui est-il, cet Arthur Hubschmid pour décréter comme une vérité que « les adolescents ont besoin d’idées claires et simples » ? Ne leur donnons pas de romans trop complexes qui donnent à réfléchir, on ne sait jamais, des fois qu’ils se mettraient à penser par eux-mêmes ? On n’est pas loin d’un acte de censure là, non ? Non, en fait, c’est presque pire. Arthur Hubschmid a trouvé le moyen de faire d’une pierre deux coups : empêcher la production d’idées à leurs sources et remplacer ces histoires éveilleuses d’esprit par des romans insipides fabriqués à la chaîne dans un moule unique.

Ces textes qui m’ont fait grandir, ils ont nourri tous mes rêves éveillés par leurs saveurs particulières. Tout comme le novice qui apprend une langue et passe par la frustration de ne pas encore maîtriser assez de vocabulaire pour s’exprimer avec ses propres mots, les intrigues formatées et les styles mutilés se débattent par le biais de leurs auteurs révoltés. Car les livres sont meilleurs lorsqu’ils ont une identité propre, lorsque les souvenirs qu’ils évoquent en nous prennent chacun une couleur unique. Je crois dur comme fer en la nécessité d’un travail d’accompagnement de la part d’un éditeur pour faire grandir et le texte et l’auteur. Mais la personnalité d’un livre, c’est l’auteur qui la façonne. Et nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin d’auteurs capables de nous faire à la fois rêver et réfléchir. Nous avons besoin d’éditeurs téméraires au nez fin pour trouver et encourager ces auteurs. Nous avons besoin d’une diversité littéraire au moins aussi belle que celle du monde dans lequel nous vivons – et je parle bien du monde réel, pas de ce fantasme absurde relayé par tous les médias qui nous matraquent perpétuellement d’idées préconçues et de standards dégueulasses.

Enfant puis adolescente, je ne m’étais pas rendu compte de la chance que j’avais de faire partie de cette génération bercée par une littérature jeunesse libre. C’était l’époque où l’on lit les livres sans savoir vraiment d’où ils viennent, où l’on a pas idée de toutes les idées qu’il a fallu dompter, polir, fignoler avant de voir poindre ne serait-ce que les prémices d’une histoire. L’époque où l’on dévore les mots sans avoir encore pleinement conscience du travail qu’ils ont représenté ni pour qui. C’est plus tard que j’ai compris. Et aujourd’hui, je vous le dis : nous aussi, en tant que lecteurs, nous devons beaucoup à Geneviève Brisac et Chloé Mary. Nous leur devons entre autres des textes hardis, pleins de finesse dans leur insolence, qui misaient aussi sur l’intelligence et la curiosité de la jeunesse d’aujourd’hui.

Je ne peux pas croire que l’on remette en cause la perspicacité des deux piliers de la maison, dont la collaboration avec les auteurs était à les en croire à l’origine de la magie qui opérait jusqu’alors à L’École des Loisirs. Je refuse de contempler ce désastre sans rien dire. Non, je ne peux pas croire qu’une maison d’édition aux plumes si vivifiantes, pleines de nuances et de couleurs devienne une usine à histoires uniformisées.

Parce que chaque nouveau témoignage sur La Ficelle me serre un peu plus le cœur, je veux dire ici mon soutien à tous ces auteurs qui par la force de leur imaginaire ont développé le mien, à tous ces auteurs meurtris, touchés de près ou de loin par ce changement de cap qui m’écoeure. Car je refuse de les voir bâillonnés par un vieillard qui pense qu’« il est inutile d’écrire un roman au sujet d’un rêve d’enfant qui se réalise », que « personne n’y croit plus. »

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Dévoreuse de livres

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