Carnets de thèse ou le spleen du doctorant

Après avoir été doctorante en littérature durant trois années, Tiphaine Rivière a décidé de se réorienter vers la bande dessinée. Et c’est, sans surprise, sur le milieu de la recherche universitaire que porte son premier roman graphique. Il raconte l’histoire d’une thésarde en littérature qui galère énormément, le parcours de ce personnage ayant été constitué sur base de l’expérience de l’auteure mais aussi d’anecdotes tirées des parcours d’autres doctorants, qu’elle a récoltés lorsqu’elle travaillait dans l’administration universitaire, un poste d’observation privilégié. En ressort un récit qui, s’il n’est pas à proprement parler autobiographique (ou en tout cas pas totalement) donne une bonne idée des obstacles qui peuvent se dresser sur le chemin d’un ou d’une doctorant(e) en lettres ou en sciences humaines. Il s’agit donc d’un véritable guide vulgarisé qui intéressera particulièrement ceux dont un proche est dans cette situation ; ils s’amuseront à reconnaître des situations vécues et pourront comprendre un peu mieux cet étrange statut.

Avant cet aboutissement qu’est Carnets de thèse, paru en mars de cette année, Tiphaine Rivière a commencé par tenir un blog, Le bureau 14 de la Sorbonne, où elle dessinait des petites scènes de la vie à l’université. Cela fait plusieurs années qu’elle n’est plus chercheuse et qu’elle se consacre à l’apprentissage du dessin, avec succès, puisqu’il semble qu’elle ait d’ores et déjà trouvé son style, mais aussi l’attention des médias. L’histoire est accessible pour les lecteurs qui ne sont pas familiers à cet environnement et qui découvriront une synthèse des pires conditions imaginables pour faire une thèse : une euphorie naïve qui laisse rapidement place à la dure réalité, une absence de financement qui oblige à trouver des petits boulots pour (sur)vivre, un directeur de thèse qui ne répond pas aux courriels, la compétition, les proches on ne peut plus sceptiques, etc. On assiste au dépérissement de Jeanne, le personnage principal, qui vieillit de page en page, se noie dans ses doutes et semble se perdre dans une recherche dont elle peine à définir les contours.

Int_These.indd

L’ensemble, à la fois amusant et subtil, se dévore d’une traite. Les dessins et le scénario forment un tout très cohérent, où l’humour occupe une place importante, appuyé par certaines extravagances graphiques dont l’originalité est à souligner (par exemple, des étudiants qui se transforment en fauves féroces lorsqu’elle dispense son premier cours). Le trait est encore hésitant, mais certaines scènes sont des trésors d’imagination, ce qui est de bonne augure pour la suite du parcours de cette auteure. Et puis, surtout, elle réussit à parler avec légèreté d’un sujet qu’on imagine de prime abord ennuyant, et ce tout en posant un regard critique sur les conditions de la production du savoir. Les personnages sont caricaturaux et assez détestables, mais attachants en même temps.

Int_These.indd

Finalement, Carnets de thèse est assurément une belle découverte, à s’offrir pour mieux comprendre cette drôle d’espèce qu’est le doctorant, ou à offrir directement à ces jeunes chercheurs et à leurs proches. Tiphaine Rivière a arrêté les frais, mais espérons que d’autres qui la liront aujourd’hui pourront dédramatiser leur quotidien et en rire. Si la recherche a perdu un élément, les amateurs de bande dessinée ont fait une bonne affaire !

Carnets de thèse, de Tiphaine Rivière, Seuil, 180 p., 19.90 €. ISBN : 9782021125948.
Retrouvez l’auteure sur Facebook et Twitter !

Tags from the story
Written By

Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *