Chantier interdit au public

Basé sur un livre du sociologue Nicolas Jounin paru chez La Découverte, Chantier interdit au public est une adaptation en bande dessinée réalisée par Claire Braud. Jeune dessinatrice tout-terrain, elle a déjà réalisé des dessins animés, des bandes dessinées, mais aussi des fresques ou des illustrations. Mambo (2011) et Alma (2014), ses précédents one shots, étaient eux aussi en noir et blanc, bien qu’ils se positionnaient de façon affirmée dans le répertoire fantastique ou surréaliste, au contraire de cet album basé sur des faits réels.

Elle s’essaye ici à un sujet on ne peut plus réaliste, puisqu’elle s’est chargée d’adapter une enquête sociologique, s’occupant à la fois du scénario et du dessin. Cet album, publié au sein de la nouvelle collection Sociorama, accueillie par Casterman et dirigée par l’auteure de bande dessinée Lisa Mandel et la sociologue Yasmine Bouagga, vise à rendre accessible au grand public le résultat de recherches sociologiques tout en permettant d’ancrer des BD au plus profond de la réalité sociale. Outre Chantier interdit au public, plusieurs autres bandes dessinées ont été publiées dans la collection depuis le début de l’année, selon le même principe : La fabrique pornographique, Turbulences et Séducteurs de rue.

Chantier interdit au public - Extrait 1

Chantier interdit au public nous raconte l’histoire de ceux qui s’activent sur les chantiers de construction, au péril de leur santé, voire de leur vie. Nombreux sans-papiers, ils n’ont évidemment aucune garantie d’être réembauchés d’un chantier à l’autre, ni aucune protection en cas d’accident (dont la probabilité est pourtant tout sauf faible lorsque des raccourcis sont pris avec les normes de sécurité, afin de gagner en rapidité, et donc en rentabilité). Cette enquête en planches raconte le drame de ces travailleurs invisibles issus de l’immigration qui s’usent à poser des gestes que plus personne ne souhaite réaliser, tant ils sont pénibles. Entre sous-traitance, intérim, situation précaire et instable, mais aussi racisme et soumission, c’est leur quotidien que Claire Braud raconte, avec un dessin en noir et blanc aux traits durs et une narration où un certain cynisme et un humour cinglant se côtoient à merveille, jusqu’à créer chez le lecteur un sentiment ambivalent, où il ne sait plus s’il doit rire ou se sentir mal…

Cette BD permet de comprendre comment fonctionne un chantier, mais aussi de franchir les limites d’un espace qui est d’habitude totalement opaque pour le grand public. Les rapports de pouvoir, inégaux, évidemment, sont prégnants, tant dans la hiérarchie qui existe entre les entreprises qui se divisent les tâches (le commanditaire, les sous-traitants, les sous-sous-traitants,…) qu’entre les travailleurs (sûreté ou non de l’emploi, métiers plus ou moins recherchés ou pénibles, niveau social et couleur de peau,…). On en apprend aussi plus sur les relations entre les travailleurs, au travers des personnages au centre du récit, un novice, et son ami expérimenté, qui lui fait découvrir les subtilités de ce monde particulier en même temps qu’au lecteur. Loin d’être enviable, le travail le plus pénible sur les chantiers est aussi le moins bien considéré, à tous les niveaux, et ceux qui l’exécutent ne sont pas au bout de leurs peines, dans un climat basé sur la peur de se blesser, de commettre une erreur ou de perdre son job.

Chantier interdit au public - Extrait 2Le dessin de Claire Braud donne une réelle visibilité à la dureté de ces existences, à la souffrance, aux émotions qui s’expriment ou se cachent, mais aussi à la violence inhérente à cette organisation du travail inique. Le fait que chaque page soit divisée en une à quatre cases met du rythme dans l’histoire et permet de mettre en avant ou en retrait certaines scènes. Les mots prennent également des formes et des tailles multiples qui rendent graphiquement plus visibles les événements les plus marquants. L’ensemble est on ne peut plus parlant et saute littéralement aux yeux du lecteur, confronté à l’enfer des chantiers, en pleine immersion dans le quotidien de ces travailleurs.

Au final, Chantier interdit au public est hautement informatif tout en offrant un bon moment de détente, ancré dans le réel et amenant le lecteur à prendre conscience d’une réalité qu’il méconnaissait certainement jusqu’alors. Véritable BD adulte, elle fait aussi un exemple en matière de pédagogie et s’avère accessible à un large public.

Chantier interdit au public, de Claire Braud et Nicolas Jounin, Casterman, collection Sociorama, 12 €, 168 p. ISBN : 9782203095281.

Tags from the story
Written By

Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *