Les Damnés: l’électrochoc de la Comédie-Française

Adapté du film de Luchino Visconti réalisé en 1969, Les Damnés actuellement à la Comédie Française est une œuvre sur le pouvoir, la haine et la montée en puissance du nazisme, au sein d’une famille, les Von Essenbeck, riches industriels allemands qui ont fait fortune dans la sidérurgie.

Tout débute le 27 février 1933: le Reichstag est en flammes. Pendant ce temps-là, tel un trompe-l’œil, la famille fête l’anniversaire du patriarche (qui sera bientôt assassiné). C’est le début d’une longue descente aux enfers pour cette famille qui va s’entretuer pour le pouvoir. Il y a quelque chose de pourri dans cette famille digne de la tragédie grecque et du Macbeth de Shakespeare.

Des attentats terroristes à la violence économique, de l’inceste à la pédophilie, ce spectacle raconte très clairement à travers cette famille comment une démocratie, une société civilisée de haute culture et de grand progrès est tombée dans la barbarie.

Les Damnés est le portrait d’une famille fruit de son époque, aussi démente que déshumanisée. Pourtant, Ivo Van Hove, le metteur en scène belge, questionne à travers ce spectacle le présent et nous parle d’aujourd’hui et de nos sociétés actuelles.

Présenté en ouverture du 70ème festival d’Avignon (après 23 ans d’absence de la Comédie Française dans la cour d’honneur), cette mise en scène risquée et sa radicalité, glace littéralement les sangs par son dispositif étonnant et stupéfiant qui mêle habilement théâtre et cinéma. Des changements de décors à l’habillage, jusqu’au maquillage des acteurs, tout se passe à vue.
Au-dessus de la scène, un écran gigantesque, telle une loupe, retransmet en direct (parfois en différé) au plus près, les visages démesurés et grossis des différents membres de la famille (filmés staedycam par deux étudiants de la Femis).
La video est l’un des procédés théâtraux favoris du metteur en scène qui délivre ici quelque chose, à la fois d’organique et claustrophobique par la diffusion de ces très gros plans (parfois impitoyables) qui semblent lire et voir sous la peau jusque dans la tombe… Il y a ici comme un rituel macabre et liturgique: devant la caméra, chaque corps assassiné est emmené vers son cercueil situé sur scène.
Cette superposition simultanée sur scène et sur l’écran devient un deuxième langage qui renforce la sensation de chaos et d’oppression impliquant directement le spectateur dans la salle.
A plusieurs reprises interpellé, il est comme prisonnier de cette monstruosité, son image passive lui étant renvoyée tel un miroir sur l’écran.

Mais loin de provoquer gratuitement, Ivo Van Hove sait doser et user avec élégance de toutes les ficelles de son art pour offrir une bourrasque de modernité à commencer par la présence sur scène d’acteurs académiques que le metteur en scène parvient à amener avec succès dans des zones plus osées, moins confortables, plus sauvages et plus sombres.

Ils sont tous, sans exception aucune, magnifiquement dirigés: Didier Sandre en patriarche, denier des humanistes qui sera rapidement éliminé par refus des compromissions; Guillaume Gallienne en Friedrich Bruckmann prêt à retourner sa veste; Elsa Lepoivre, en redoutable et perverse baronne Sophie Von Essenbeck. Tout comme Denis Podalydès, surprenant dans le rôle abject du Baron Konstantin Von Essenbeck, fils détestable, répugnant et manipulateur, engagé dans les SA ou encore Eric Génovèse qui incarne avec froideur et détermination le plus méchant des méchants, Wolf Von Aschenbach, le cousin SS. La révélation est sans conteste Christophe Montenez, pensionnaire depuis 2014, saisissant dans le rôle de Martin, le fils de la famille. Pivot de l’histoire, il est ce fou et monstre de perversion, violeur en puissance qui était incarné par Helmut Berger dans le film sulfureux de Visconti.

« Attention, certaines scènes de ce spectacle sont susceptibles de heurter la sensibilité des plus jeunes ». La maison de Molière qui marque ici sans aucun doute un tournant dans son histoire, prévient, on ne sort pas indemne de cette adaptation.

Un spectacle violent et glacial, politique et étrange mais grandiose, lyrique et flamboyant qui tétanise pour mieux nous éblouir !

Les Damnés

Jusqu’ au 13 janvier 2017, à la Comédie Française (Salle Richlieu), 1 Place Colette, 75001 Paris, France.

De : Ivo Van Hove

Avec :Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez

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Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

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