Délicieuse enfant: entre passé, musique et gastronomie

Mis à part peut-être dans le domaine de la science-fiction, on retrouve dans tous les romans un élément commun qui influence plus ou moins la trame que ce soit pour provoquer un coup de théâtre ou, comme le soulignait Marcel Proust, susciter du plaisir. On a donné plusieurs noms à ce moteur commun : le passé, le flash-back ou encore la nostalgie.

En ouvrant le second roman de Fanny Lalande pour y lire la table des matières, c’est ce dernier mot qui arrive immédiatement à l’esprit : en effet, le modus operandi ressemble furieusement à celui de Mad, Jo & Ciao, le premier (très bon) ouvrage de l’auteure. On retrouve d’un côté des titres de musique à consonance majoritairement rock en guise de titres de chapitres. Et de l’autre, cet aspect road-movie qui, ici, ne prend pas les traits d’un camion rouge rempli de moutons conduit par un trio bien décidé à aller voir la mer. Le lecteur se retrouvera désormais sur la banquette arrière d’une Lancia Fulvia bleue de 1967. On a connu pire niveau confort, surtout dans sur un terrain qui paraît connu.

Parfois, il arrive cependant que l’on s’embourbe en dépit de l’habitude ou des précautions prises.

L’avantage de la boue c’est qu’elle garde sur elle les stigmates de ceux qui l’ont marquée. Un peu comme Chiara, cette jeune amnésique de 26 ans dont le corps est tatoué de toutes les chansons qui ont eu une incidence sur son existence. Pour qui la musique est littéralement son essence. Et qui espère, grâce à ces/ses traces, retrouver des fragments de sa vie passée.

Le passé, « Lui » le cherche aussi, surtout depuis que sa route a recroisé celle de  Chiara. Éditeur de son métier, mais aussi gastronome à ses heures perdues, l’homme a enchaîné les conquêtes professionnelles et féminines au rythme de ses différents succès. Des victoires que l’on devine délétères, car comment expliquer autrement l’exil de cet adulte si sûr de lui dans un chalet de montagne?  La tranquillité? Peut-être. Le côté « paradis terrestre » du lieu? Sans doute. Un havre de réflexion? Certainement, d’autant qu’il aime, à l’image de son travail,  revoir certaines pages de sa vie, notamment celles qui avaient débuté par un accident de voiture malencontreux avec une jeune fille tatouée…

Comme un écho au pendule des horloges d’antan, la narration oscille d’un protagoniste à l’autre, construisant des destins en apparence indépendants, pour ensuite mieux se croiser et se décroiser à un rythme de plus en plus effréné. Avec pour conséquence de ménager le suspense ou tout simplement semer le trouble, déstabiliser les certitudes, à l’instar d’un souvenir dont la précision s’estomperait avec le temps…

Passé et présent. En jonglant entre ces deux pôles, Une délicieuse enfant se déguste avant tout comme une histoire où cohabitent le brillant plaisir d’autrefois et les angoisses de l’aujourd’hui. Une antithèse assumée que Lui & Chiara, s’ingénient avec leurs tons respectifs (arrogant pour le premier, provocateur pour la deuxième), à retrouver. Cela signifie-t-il pour autant que leurs existences  seront grises, mélangées de noir et de blanc, d’espoir et de tragique comme semblent le suggérer le dessin et les teintes de la couverture ?

Non. Parce qu’au final, ce qui crée l’intérêt du récit de Fanny Lalande, ce n’est ni plus ni moins la couleur et la chaleur de ce dernier. Au fond, Lui et Chiara ne cherchent qu’une seule chose : le bonheur. Alors, devant une si pure intention, on se plait à nuancer. Tant pis si Lui se révèle au final un psychopathe froid et calculateur dont la connaissance extrêmement poussée de la jeune fille intrigue sans cesse jusqu’au dénouement final. Tant pis si Chiara ne parvient pas à trouver un équilibre entre une attitude rebelle et un statut de « victime consentante » dont la suggestion se précise au fil des pages. Et heureusement que sa recherche d’identité aux confins de la folie offre à regarder un kaléidoscope d’épisodes aussi colorés que ses tatouages. Et heureusement que Lui, dans ses nombreuses descriptions culinaires, sert au lecteur de véritables petites tranches de vie aussi croustillantes que savoureuses.

Chez Fanny Lalande, il y a des arcs-en-ciel derrière la pesanteur de la réalité et c’est peut-être pourquoi son roman est une nouvelle fois à mettre en évidence. Mais lorsqu’elle  gratifie ses créations d’une assise littéraire et musicale aussi solide, il serait dommage de ne pas dire qu’il s’agit là d’une délicieuse… histoire !

Délicieuse enfant, Fanny Lalande, Zone 52 éditions, 176 p., 8€

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Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

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