Le dernier qui s’en va éteint la lumière

Paul Jorion a acquis une certaine notoriété il y a déjà près de dix ans lorsqu’il a annoncé anticipativement ce qui allait devenir la destructrice crise des subprimes, dans son livre Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte, 2007). Docteur en anthropologie de l’Université libre de Bruxelles, il a travaillé dans le secteur bancaire américain durant de nombreuses années, mais a aussi dispensé des cours dans plusieurs universités. Spécialiste de l’économie et de la finance, il est chroniqueur dans plusieurs médias et anime activement son blog.

Dans son dernier livre, Le dernier qui s’en va éteint la lumière paru récemment chez Fayard, il porte un regard assez pessimiste sur notre devenir, qu’il imagine irrémédiablement compromis. En effet, il annonce clairement la couleur dès le sous-titre de l’ouvrage, Essai sur l’extinction de l’humanité, et plus clairement encore à la page 47 : « Mon objectif, ici, n’est pas de convaincre que le genre humain est menacé d’extinction : je considère la chose comme acquise ».

Le lecteur ne trouvera donc pas dans ce livre un témoignage plein d’espoir (à la manière du denier livre de Christophe André, Alexandre Jollien et Matthieu Ricard, Trois amis en quête de sagesse, paru chez Allary Éditions), mais un essai sur ce qui nous conduit (inévitablement ?) à notre perte, et ce sans que nous ne réagissions à la hauteur des défis à relever, malgré leur urgence et leur visibilité.

Paul Jorion décrit d’abord les failles des systèmes économique et financier, et rappelle quelques mécanismes souvent méconnus, ou oubliés, comme l’arbitraire du fait que le travail soit considéré comme un coût, alors que les dividendes versés aux actionnaires sont vus comme des bénéfices. Ce qui est présenté comme une simple règle comptable est pourtant lourd de conséquences. Pour s’en convaincre, il suffit d’imaginer ce qu’induirait une simple inversion de cette règle…

Comme le démontre plus spécifiquement Romain Felli dans La Grande Adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe (Seuil, 2016), Paul Jorion explique que, face aux périls qui se présentent à nous, la réaction dominante semble être cette tendance du capitalisme à récupérer ses critiques et à tenter d’engranger de nouveaux gains financiers (mais ni sociaux ni environnementaux, évidemment) à partir des conséquences dévastatrices des crises en cours et à venir.

Après une analyse très lucide et accessible, sur la manière dont la non régulation de l’économie et les valeurs du monde financier, déconnecté du reste de la société, influencent nos vies, et en orientent le champ des possibles, Paul Jorion essaye d’expliquer, à l’aide de la philosophie, pourquoi l’homme continue d’avancer vers le soleil, au risque de se brûler ses ailes. Si ces explications sont plus confuses et éparpillées, elles permettent néanmoins de réfléchir à la nature de l’homme et à ses limites, sans doute un passage nécessaire pour comprendre pourquoi on en est arrivé là et comment s’y prendre pour s’en sortir.

Intéressant, voire inspirant, et informé, ce livre de Paul Jorion vaut la peine d’être lu malgré ce qui nous semble deux faiblesses. D’une part, il oscille constamment entre l’impression que tout est foutu et l’urgente nécessité de (ré)agir pour changer les choses. Cela aurait valu la peine que l’auteur précise sa pensée sur la manière d’articuler ces deux composantes de notre réalité. D’autre part, il ne s’intéresse que peu aux mouvements sociaux, à la grogne qui se fait de plus en plus entendre dans les sociétés occidentales ou aux alternatives concrètes qui essayent de bâtir un nouveau système socio-économique et de nouvelles façons de fonctionner en société.

Le dernier qui s’en va éteint la lumière. Essai sur l’extinction de l’humanité, de Paul Jorion, publié chez Fayard, 2016, 288 p. 19 € (livre imprimé)/13,99 € (livre numérique). ISBN : 9782213699035.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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