Encaisser ! dévoile en BD l’envers des supermarchés

La collection Sociorama, qui confie à des auteurs de BD le soin d’adapter des enquêtes menées par des sociologues, poursuit son petit bonhomme de chemin depuis la parution de ses deux premiers albums en février 2016. Après des albums dédiés aux conditions de travail problématiques rencontrées par les ouvriers sur les grands chantiers, par les actrices et acteurs de l’industrie du film pour adulte et par le personnel navigant des compagnies aériennes, ainsi qu’un album dédié aux « séducteurs de rue » qui jouent avec les femmes, vues comme des proies draguées à l’aide de codes et de stratégies élaborées entre « vrais mâles », voici deux nouveaux albums : Encaisser ! traite des mobilisations collectives de caissières protestant contre la dégradation de leurs conditions de travail afin de faire plus de chiffre pour satisfaire les actionnaires, tandis que La banlieue du 20 heures nous explique comment les médias (et les JT particulièrement) contribuent à véhiculer une image faussée des quartiers populaires.

Encaisser ! est un album en noir et blanc très convaincant, d’autant plus réussi qu’Anne Simon a réussi à produire une BD aussi distrayante qu’informative. Les résultats de l’enquête sociologique sur laquelle se base l’auteure semblent transmis au lecteur à leur juste valeur et l’album se lit facilement et avec entrain, sans doute aussi parce qu’il traite d’un métier dont nous côtoyons les dignes représentant·e·s sur une base régulière, lorsque nous nous rendons, avec entrain ou en traînant la patte, dans un supermarché.

Cet album séduisant et rythmé nous donne autant accès à la façon dont des décisions sont prises en haut lieu et imposées au personnel, qu’à des relations humaines et à des solidarités, mais aussi à la formation de cas de conscience et de revendications collectives. C’est donc avec curiosité que le lecteur s’empressera de l’ouvrir et avec satisfaction qu’il le refermera, avant de partager cette lecture avec des proches.

En bonus, nous avons posé quelques questions à Anne Simon, l’auteure de la BD Encaisser.

Bonjour Anne Simon ! Comment vous-êtes-vous retrouvée à transformer une enquête sociologique en une BD qui distrait et, simultanément, fait prendre conscience d’une série de difficultés professionnelles vécues par les caissières ?

Bonjour ! C’est Lisa Mandel (auteure de bande dessinée et codirectrice de la collection Sociorama avec la sociologue Yasmine Bouagga) qui m’a proposé de travailler sur l’adaptation du livre de Marlène Benquet, Encaisser !, paru chez La Découverte, en 2013. Le thème de la grande distribution m’a tout de suite intéressé car en fait… je déteste les grandes surfaces ! J’étais curieuse de voir ce qui se passait en coulisses ; la thèse parle des caissières mais aussi du fonctionnement au sein du siège du groupe Batax (nom fictif) et des syndicats.

La difficulté a été de réaliser une fiction alors que tout devait être sociologiquement juste. Je ne pouvais pas me permettre d’écrire une histoire trop fantaisiste. Tout ce que je raconte est parfaitement vrai ; l’écueil était alors de tomber dans un scénario ou des dialogues bavards et ennuyeux.

Comment s’est passée votre collaboration avec Marlène Benquet, la sociologue dont l’enquête a inspiré cet album ? Vous êtes-vous réparti les tâches ? Reconnaît-elle l’esprit de ses analyses dans votre adaptation ?

J’ai commencé par lire sa thèse de doctorat (plusieurs fois, pour bien la comprendre !), puis j’ai proposé un storyboard à Marlène, Lisa et Yasmine pour que l’on se mette d’accord sur le scénario. Marlène était disponible pour me renseigner dès que j’avais besoin d’informations précises afin de rendre crédible mon histoire. J’ai dû simplifier son étude mais elle m’a laissé carte blanche et je crois qu’elle est contente du résultat. Les différentes étapes de la réalisation du livre ont toutes été validées par un comité de sociologues.

Aviez-vous déjà réalisé d’autres bandes dessinées aussi ancrées dans la réalité ? Qu’avez-vous pensé de cette expérience ? Voudriez-vous remettre le couvert ?

J’avais réalisé une enquête sur la mairie de Bobigny il y a quelque temps pour La Revue Dessinée, en collaboration avec la journaliste Sabrina Kassa. La vulgarisation en BD est un exercice compliqué car on doit faire passer des informations concrètes sans jamais tomber dans la simplicité. Mais c’est très excitant et cela me permet de découvrir de nouveaux terrains !

Tous les albums de la collection Sociorama sont exclusivement en noir et blanc. Était-ce plutôt un atout pour raconter cette histoire, une difficulté ou un défi à relever ?

Pendant longtemps, j’ai réalisé des fanzines qui, pour des questions de coûts, étaient imprimés en noir et blanc. J’y suis donc très attachée et cette contrainte n’a pas été un problème. Je considère que mon dessin doit être lisible en noir et blanc avant de rajouter de la couleur.

Avez-vous vu le documentaire Merci Patron ? Voyez-vous des ressemblances, ou des différences, entre celui-ci et votre BD ? Vous avez aussi cosigné une BD biographique sur Karl Marx. La BD est-elle une façon de dire des choses importantes, voire même de parler de politique, au sens noble ?

J’ai très honte car je suis depuis longtemps les enquêtes de François Ruffin mais je n’ai pas vu Merci Patron… Je compte rattraper mon retard rapidement.

Je pense en effet que la bande dessinée, et le dessin en général, offrent une lecture différente. Ils permettent de faire passer des messages d’une façon nouvelle, plus attractive. Mais, encore une fois, il ne faut pas tomber dans l’interprétation facile ! Il faut que cela soit justifié.

Pour Encaisser !, l’idée est de permettre à un lectorat (qui n’est pas forcément habitué à lire de la bande dessinée, d’ailleurs) de se plonger dans une enquête en immersion. Il n’aurait peut-être pas fait la démarche d’acheter et de lire un livre présentant les résultats d’une thèse de doctorat.

Encaisser !, de Anne Simon et Marlène Benquet, Casterman, collection Sociorama, 12 €, 168 p. ISBN : 9782203100206.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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