La femme au colt 45, de Marie Redonnet

Ce 7 janvier 2016 sera publié un nouveau roman de Marie Redonnet (interview ci-dessous), La femme au colt 45, chez Le Tripode. Lora Sander, actrice de théâtre et femme d’âge mur, amoureuse et mère aimante, fuit son pays, l’Azirie, en proie aux doutes et aux peines, depuis l’établissement d’une dictature. Armée de son colt 45, qui la connecte symboliquement à son père, mais aussi à sa propre ambivalence, pour le pire et le meilleur, elle décide de rejoindre la Santarie, où l’herbe est plus verte ou, à tout le moins, ne peut – à sa connaissance – pas être plus flétrie que celle de sa patrie. C’est à l’exil d’une femme qu’assiste le lecteur, tout au long d’un parcours qui se fait intense et subtil, dramatique par moments sans que l’écriture ne doive pour autant forcer le trait.

Au pathos, Marie Redonnet, écrivaine expérimentée et reconnue, préfère substituer une description directe des bifurcations et des évènements auxquels l’on assiste au fil de la lecture. C’est là une qualité appréciable chez un auteur que de traiter de thèmes importants et difficiles sans sombrer ni dans la légèreté feinte ou caricaturale, ni dans la dramatisation extrême. Sur un ton qui sonne particulièrement juste, l’écrivaine nous livre ici, mine de rien, un roman important, tout en simplicité. En donnant littéralement la parole à l’héroïne, elle place la subjectivité de cette dernière au cœur de l’histoire et évite le travers d’une description déterministe des malheurs et préfère comprendre d’où proviennent les sursauts d’espoir qui peuvent y être opposés. Un roman bref dans son format mais non dans ses implications. À lire, sans date d’expiration annoncée.

Bonjour Marie Redonnet ! Vous avez déjà écrit une dizaine de livres : des romans, surtout, des pièces de théâtre, des contes et des recueils de poésie. Lorsque vous écrivez un roman comme La femme au colt 45, le lecteur peut y retrouver des thèmes, des ambiances ou des éléments issus d’intrigues passées (par exemple, l’exil et la (re)découverte de soi, déjà au cœur de Diego, paru en 2005 aux Éditions de Minuit). Est-ce plus facile d’écrire en pouvant vous appuyer sur vos anciens textes, au contraire d’un auteur débutant ? Avez-vous l’impression de fonctionner selon une sorte de routine ou plutôt d’inscrire volontairement vos nouveaux textes dans la ligne droite des précédents ?

Trouver le nouveau livre nécessaire n’est pas plus facile, même si, comme vous le dites, il y a derrière moi les livres que j’ai déjà écrits. Ils représentent une force qui me porte, mais en même temps ils m’impressionnent et pèsent lourd sur mes épaules. À chaque fois, il y a un défi à relever, un nouveau passage à trouver. Suis-je encore capable d’écrire le texte qui continuera l’œuvre commencée, sans justement tomber dans la routine ? Le nouveau texte, ici La femme au colt 45, se situe dans la continuité de mon travail. Le lecteur de mes précédents livres n’est pas dépaysé, il y retrouve mon univers, mon écriture, les questions littéraires et existentielles que je tente de résoudre de livre en livre depuis que j’ai commencé à écrire. Mais, en même temps, il découvre les nouvelles réponses que je donne à ma recherche et la forme littéraire adaptée, la métamorphose qui s’accomplit avec le temps qui passe, la pensée qui mûrit et les nouvelles expériences de vie accompagnant la quête qu’avec obstination je poursuis.

Entre Diego, mon dernier livre publié, et celui-ci, dix ans se sont écoulés. La femme au colt 45, écrit en quelques mois, a été précédé de plusieurs textes de recherche où je ne parvenais pas à trouver la forme simple et complexe, lumineuse de ce qu’obscurément je cherchais. Mais je continuais malgré les moments de doute et de découragement. Alors vous voyez, écrire ce nouveau texte n’a vraiment pas été plus facile. Il s’inscrit comme vous le suggérez dans la ligne des textes déjà écrits. Même si ce n’est pas exactement une ligne droite, il y a un sens et une direction qui ne se perdent pas en cours de chemin.

Vous laissez planer le flou sur l’endroit du monde où se passent les événements et où évoluent les personnages, allant jusqu’à mélanger toutes sortes de noms de lieux et de personnes aux consonances manifestement diverses et variées. Pourquoi avez-vous choisi cette indécision ? Pour mieux montrer l’important potentiel universel de cette histoire ?

Ce choix d’inventer des lieux fictifs, ici un pays nommé Azirie, avec Santaré, sa capitale, s’impose comme une nécessité de la fiction que je suis en train d’écrire. Je n’y ai dérogé qu’une seule fois, dans Diego, dont l’histoire se passe en partie dans la région parisienne transfigurée néanmoins par l’imaginaire du texte. Ces lieux fictifs représentent une projection du monde dans lequel je vis, dont j’entends la rumeur à travers les images que les médias sans cesse m’en renvoient. La projection imaginaire rend possible la liberté de créer des lieux synthétiques à partir de quelques signes essentiels, elle crée une distanciation et une déstabilisation qui donne à voir autrement la réalité contemporaine, bien présente dans le texte comme le suggèrent quelques noms de lieux réels, comme Bucarest et Karachi. Les lieux imaginaires renvoient à des lieux réels, de façon mouvante, masquée et instable. On peut se croire tantôt dans un pays connu, tantôt dans un autre. Au lecteur d’inventer le lieu réel mouvant auquel le renvoie le lieu fictif. Alors oui, cette indécision dont vous parlez montre « l’important potentiel universel de cette histoire ».

Lora Sander, l’héroïne, est une femme déstabilisée (par la violence, l’arbitraire, l’incertitude sur le sort réservé à ses proches, la perte de ses repères, etc.), et qui a été plutôt passive durant les dernières décennies de sa vie. En même temps, elle se montre bien décidée à fuir et à se reconstruire, en déployant au passage de nombreuses ressources, ancrées au plus profond de son être et… insoupçonnées- corrigez-moi si je me trompe. Est-ce une façon d’affirmer qu’il est toujours possible de trouver en soi la force de se reconstruire ou d’affronter les épreuves de l’existence ?

Lora Sander est une héroïne exemplaire, une femme en fuite qui a tout perdu, réfugiée parmi des millions d’autres, victime de la brutalité, de l’aveuglement et du cynisme du monde contemporain. L’expérience de l’exil la contraint à se confronter à elle-même, à trouver en elle les ressources, non pas seulement pour survivre, mais « pour se sauver » et se reconstruire. Il y a ce colt 45, héritage paternel ambivalent, son arme ambigüe pour se défendre dans le monde périlleux qu’elle découvre, où une femme est une proie encore plus vulnérable et menacée que les hommes.

Mais je ne pense pas que son expérience permette d’affirmer qu’il est toujours possible de trouver en soi la force de se reconstruire ou d’affronter les épreuves de l’existence. En plus de son arme (le fameux colt 45), elle a de nombreux atouts dans son jeu (son mari et son fils qui, même si elle en est séparée, sont pour elle des repères forts, son métier de comédienne qui donne sens à sa vie et à partir duquel elle va se réinventer, son pouvoir de séduction dont elle joue avec ruse, son audace et sa lucidité, sa chance aussi de faire les bonnes rencontres au bon moment, qui lui permettent de traverser les épreuves pour se reconstruire et devenir enfin, comme elle le dit, « Lora Sander ». Héroïne exemplaire, elle représente un espoir. Mais elle n’est pas un modèle auquel on puisse s’identifier et son parcours reste unique.

Diriez-vous qu’il s’agit d’une histoire portant sur la vie d’une femme ou, au contraire, sur la vie sociale, considérée à la fois par ses malheurs et ses bonheurs ?

C’est l’histoire de la vie d’une femme, prise au moment où elle s’exile seule de son pays où elle ne peut plus vivre. Cet exil lui fait brutalement rencontrer la violence de la réalité sociale dont le Magic Théâtre l’avait miraculeusement protégée. Il lui faut cette rencontre initiatique avec la société et les épreuves qu’elle y vit pour prendre conscience d’elle-même, se réinventer en trouvant sa place de résistante et de marginale dans cette société qu’elle rejette et contre laquelle elle veut agir sans en être la victime. La vie sociale, considérée par ses malheurs et ses bonheurs, est nécessaire au déroulement de l’histoire, comme sa toile de fond, mais c’est bien le parcours de Lora Sander qui en est le centre.

Pourquoi écrivez-vous ? Qu’est-ce qui vous plaît et vous anime dans cet exercice ?

J’écris poussée par une nécessité intérieure, pour me libérer du passé et me reconstruire, comme Lora Sander. J’écris pour trouver moi aussi ma place marginale et irréductible de résistante dans une société que je condamne, parce que je n’ai trouvé aucune autre place en dehors de la littérature pour construire mon identité.

Ce qui me plaît et m’anime dans cet exercice, c’est le pouvoir de création du langage dont peut s’emparer tout être humain, même le plus démuni, puisque le langage est son bien propre pour exister dans la société, même si celle-ci lui est contraire et ennemie. Écrire, « une hache pour briser la mer gelée en soi » comme le dit Kafka. Écrire, une arme de guerre que m’a transmise Jean Genet pour en faire à ma façon une arme de vie.

Comment et quand ce projet de roman est-il né ? Avez-vous puisé dans la réalité pour l’écrire ? Pensez-vous que la littérature et la réalité doivent rester distinctes ou s’entremêler ?

Ce roman a été précédé de dix ans de laborieuse recherche puis il a surgi au printemps 2015 et s’est écrit en deux mois avec la rapidité d’une flèche qui atteint sa cible sans effort. J’y reprends les questions posées dans Diego, mon dernier livre publié en 2005, pour leur donner, à travers le personnage de Lora Sander, une nouvelle réponse, plus engagée et plus exemplaire. J’ai beaucoup puisé dans la réalité pour l’écrire, celle, entre autres, de la société marocaine où j’ai longuement vécu durant cette période. Cette expérience d’exil m’a permis de regarder et de penser le monde autrement que si je n’avais pas quitté la France. Je ne peux pas séparer actuellement la littérature de la réalité sociale. Je me sens impuissante à la changer. En écrivant j’essaie à ma façon de la distancier et de la contrer.

Avez-vous d’autres projets en route ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je suis de nouveau dans la phase initiale et obscure de la recherche. Rien n’est assez clair pour que je puisse en parler.

La femme au colt 45, de Marie Redonnet, Le Tripode, 112 p., 15 €. ISBN : 9782370550750.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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