Free State of Jones, histoire d’une trahison magnifique

Après avoir été aux commandes du premier Hunger Games (scénario et réalisation) Gary Ross (Pleasantville) opère un virage à 180° en portant à l’écran l’histoire de Newton Knight, un diamant tiré de la fange de l’Histoire américaine, selon Matthew McConaughey qui incarne ce chantre méconnu de la cause de afro-américaine.

En pleine guerre de Sécession, Newton Knight, courageux fermier du Mississippi, déserte les rangs de l’armée sudiste et prend la tête d’un groupe de modestes paysans blancs et d’esclaves en fuite pour se battre contre les États confédérés.

« Il est heureux que la guerre soit si atroce, car on pourrait être tenté de l’aimer. » C’est peut-être cette citation de Robert E. Lee, célèbre général sudiste, que Gary Ross a voulu illustrer en ouverture de son Free State of Jones. Loin de la violence figurée de l’introduction de Danse avec les loups (rappelez-vous des bottes ensanglantées), qui fit pourtant forte impression sur votre serviteur alors âgé de dix ans, c’est la guerre dans toute sa laideur qui nous est ici jetée à la figure. Amputation, gueule cassée, éviscération, rien n’est trop laid pour illustrer cette première guerre industrielle.

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Le parallèle avec le film de Kevin Costner ne s’arrête pas là, puisque John Dunbar et Newton Knight ont un parcours sensiblement identique. Revenus d’une guerre qui les dépassent, les deux hommes empruntent des chemins de traverse qui, avec la bénédiction de ses supérieurs pour l’un aboutit à la rencontre des Amérindiens, contre la raison de son camp pour l’autre, aboutit à la prise de conscience abolitionniste, et à une cause qui justifie à nouveau, à leurs yeux, l’emploi de la force.
Si les deux films participent à éclairer l’histoire américaine sous un jour moins « hollywoodien », Free State of Jones s’inspire d’un destin authentique, au contraire de Danse avec les loups, qui ne s’abreuve que très lointainement à des sources authentiques.
Pour autant, contexte troublé oblige, peu de documents existent pour établir une biographie précise de Newton Knight. Gary Ross compose donc, s’appuyant sur de maigres informations fiables, un récit à l’historiographie probable et évite judicieusement de se répandre dans le romanesque gratuit. Il dépeint Newton Knight sans complaisance. Fier, juste, droit, mais aussi violent et âpre. Sans scrupule lorsqu’il s’agit mener à bien son combat.

Free state of Jones2 - CultureRemains
Mieux, Gary Ross s’appuie sur la descendance connue de Newton Knight pour proposer une lecture autrement plus audacieuse du combat de celui-ci et charger l’intrigue d’une énergie intensément politique. Les flash-forwards qui dynamisent ainsi le film, établissent, sur près de cent ans, un lien troublant. 

Dans le rôle de Newton Knight, Matthew McConaughey est à l’image de l’affiche, omniprésent et omnipotent. Le talent hors-norme du Texan est désormais unanimement reconnu. Se reposant sur un jeu qu’on lui connaît bien, alliant rugosité et gravité, McConaughey parvient encore à surprendre par l’éventail des émotions qu’ils peut exprimer avec subtilité, comme lorsque Newton Knight exprime maladroitement sa gratitude à une esclave venant de sauver son fils.
Pas évident d’exister à côté d’un tel géant. Gugu Mbatha-Raw (découverte dans Concussion au côté de Will Smith) et Mahershala Ali tirent pourtant bien leurs épingles du jeu. La première dans le rôle de la seconde épouse de Newton Knight, le second dans celui de Moses Washington, un esclave en fuite et épris justice et combat politique.

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Le roman national américain compte de multiples héros ordinaires qui ont nourri la culture populaire états-unienne. Comment expliquer que la figure fascinante de  Newton Knight en ait été si longtemps exclue (un livre paru en 1942 dont le personnage est inspiré par Newton Knight)? C’est qu’elle est, vraisemblablement, associée à la trahison plutôt qu’à l’héroïsme. Et la trahison, même animé d’intentions nobles, reste, dans la conscience collective, un acte négatif. Cette explication se vérifie dans beaucoup de cas comme dans celui de Georg Elser, opposant allemand à Hitler et auteur d’un attentat manqué, qui dut attendre les années nonante pour être honoré.  

Free state of Jones est un film courageux et salutaire, parce qu’il exhume un personnage potentiellement polémique pour réhabiliter la figure du traître noble, mais également parce qu’il parle du présent de la condition des Afro-américains en en interrogeant le passé. Pour son propos passionnant brillamment mis en image, Free state of Jones est assurément le « must see » cinématographique de la rentrée.

A voir depuis le 14 septembre 2016.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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