Gérard Haddad, le fanatisme et le terrorisme

Après avoir publié en 2015 Dans la main droite de Dieu. Psychanalyse du fanatisme, le psychanalyste Gérard Haddad poursuit son exploration avec Le complexe de Caïn. Terrorisme, haine de l’autre et rivalité fraternelle, tout récemment paru.

Il cherche ainsi à comprendre ce qui conduit autant d’individus à en massacrer d’autres. S’il souligne le fait que les fanatismes peuvent produire leurs effets au nom de différentes causes, dont les religions ne sont qu’une partie, il invite cependant à les prendre en considération, les individus étant fortement influencés par celles-ci, de façon consciente ou non.

Nous avons eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Gérard Haddad, notamment pour qu’il nous explique les récentes progressions de sa pensée sur ces sujets d’importance et d’actualité.

Bonjour Gérard Haddad ! Vous êtes à la fois ingénieur agronome de formation, psychiatre, psychanalyste et… essayiste. C’est un parcours assez peu commun ! Comment en êtes-vous venu à l’écriture ? Et dans quels buts ?

Je n’ai pas occupé l’ensemble de ces fonctions simultanément, bien sûr. L’agronomie, comme pour d’autres écrivains (Houellebecq, Robbe-Grillet,…) fut ma première profession avant de m’engager dans la voie de la psychanalyse. Elle reste cependant pour moi un élément important de ma formation qui influence mon rapport à la nature.

Mon goût pour l’écriture est sans doute la seule passion dont je ne me suis jamais lassé. Elle débuta très tôt et j’ai commencé à écrire, des poèmes, désormais égarés et sans doute de piètre qualité, vers l’âge de onze ans. À quinze ans, je me suis lancé dans l’aventure de l’écriture d’un roman. Cela ne pouvait se faire que pendant les vacances scolaires. Il parut en 1962 aux éditions Julliard. Je préfère oublier ce moment préhistorique.

Pourquoi j’écris ? Parce que ça me procure du plaisir, parfois vif, quand l’inspiration, cette chose mystérieuse, vient m’habiter. Sans l’écriture mon existence me paraît vaine. Bien sûr, comme avantage, j’en attends une certaine notoriété, c’est-à-dire la reconnaissance de la qualité de mon travail. J’y consacre soirées, weekends, l’essentiel de mes vacances.

Après Dans la main droite de Dieu. Psychanalyse du fanatisme en 2015, vous venez de publier Le complexe de Caïn. Terrorisme, haine de l’autre et rivalité fraternelle. S’agit-il d’une suite, d’un prolongement ? Ou, malgré une proximité, distinguez-vous la question du fanatisme (religieux ou non) du lien que vous établissez entre terrorisme et fraternité ?

Les deux ouvrages constituent en fait un diptyque dans l’effort que j’ai entrepris pour pénétrer les ressorts du fanatisme, du terrorisme, de la destruction, en particulier de la culture. C’est un effort que je poursuis depuis 30 ans et dont les principales étapes antérieures sont marquées par deux ouvrages : Les Biblioclastes (1991) et Lumière des astres éteints (2012).

Dans mon dernier texte Le complexe de Caïn, j’émets l’hypothèse que la violence, la haine meurtrière, qui habite le fanatique et le terroriste, trouve sa racine dans le conflit fraternel de l’enfance, refoulé, amplifié par le refoulement, déplacé, en définitive, sur des « ennemis » qui ne sont que des frères imaginaires.

Gérard Haddad, par Bruno Levy

Les religions et leurs textes occupent une place importante dans les analyses que vous proposez. Est-ce un passage obligé selon vous pour comprendre ce qui se joue dans nos sociétés ? Le fait que de nombreux terroristes semblaient déconnectés de toute religiosité avant d’ensuite commettre des actes au nom de Dieu ne relativiserait pas cette interprétation ?

La découverte de mon analyse qui m’a sans doute le plus surpris est celle de la puissance du sentiment religieux. Il était chez moi profondément refoulé, déplacé sur mon adhésion à certaines idéologies révolutionnaires. Je pense l’avoir passablement analysé et, du même coup, atténué. Je constate sa puissance chez ceux qui le nient. Le plus étonnant est la forme qu’il prend chez les analystes qui donnent à leur pratique, aux textes canoniques de la discipline, une dimension religieuse.

J’utilise pour ma part, outre mes convictions personnelles, le matériau religieux, la riche littérature théologique, comme un matériau anthropologique à étudier, à déchiffrer. C’est ainsi que j’ai écrit Manger le Livre, socle de toute ma réflexion.

Je suis surpris et amusé par la « théologie » de certains penseurs qui ont fait de l’athéisme une sorte de business, si naïve, si inconsistante, qu’elle en est touchante. Je pense à des essayistes comme Michel Onfray.

Que les terroristes étaient au départ déconnectés de toute religiosité n’infirme pas mais confirme ce que je disais plus haut me concernant. Le refoulement du sentiment religieux, son déplacement signifiant, l’exacerbent. Sans compter que ces personnalités, au bord de la psychose, des psychopathes comme on dit, trouvent dans leur délire religieux, un rempart contre l’angoisse de la menace psychotique. Ce n’est au demeurant pas le propre de l’islam. On observe le même phénomène chez des psychopathes juifs qui deviennent des ultra-orthodoxes, éventuellement violents comme c’est le cas des colons des territoires occupés en Palestine.

Vous êtes à la fois français, tunisien et juif. La coexistence de ces identités multiples a-t-elle nourri un besoin particulier d’écrire sur ces sujets d’actualité ?

Vous pouvez ajouter ma fibre italienne : fibre conjugale mais aussi nourrie par mes études secondaires en Tunisie, où l’italien fut la première langue étrangère que j’ai apprise. Ces différentes identités ne sont évidemment pas de même nature. Ma judéité relève, qu’on le veuille ou non, du religieux. Je suis né tunisien, nationalité que j’avais de naissance et que j’ai perdue parce que dans les années soixante du siècle passé, la France n’acceptait pas la double nationalité. Je n’ai pas pu la récupérer. J’aime chacune des identités que vous rappelez. Mais je crois que toute activité réflexive authentique exige de s’extraire, sans les renier, de toutes identités, nationale ou religieuse, de tout chauvinisme national ou communautaire.

Avez-vous déjà de prochains livres en projet ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Je pense que la fin de ma production littéraire se rapproche. En avril 2017 paraîtra un roman, Monsieur Jean. J’en avais achevé l’écriture il y a deux ans mais je ne trouvais pas jusque-là d’éditeur. Un essayiste ne peut pas être un romancier, paraît-il. La rencontre de Michel Archimbaud, puis d’Alain Jauson des éditions Zellige/Hémisphère, a mis fin à cette impasse. Ce roman est inspiré de cas dont je me suis occupé. Il est donc freudien.

Mon essai Dans la main droite de Dieu va reparaître, enrichi de nouvelles réflexions, augmenté d’environ 50 %.

Enfin j’ai commencé un livre d’entretiens avec mon ami Marc Leboucher. J’espère mener tout cela à bout.

Dans la main droite de Dieu. Psychanalyse du fanatisme, de Gérard Haddad, Premier Parallèle, 2015, 124 p., 5,99 € (ebook sans DRM) ou 12 € (imprimé). ISBN : 979-10-94841-11-2.

Le complexe de Caïn. Terrorisme, haine de l’autre et rivalité fraternelle, de Gérard Haddad, Premier Parallèle, 2016, 130 p., 5,99 € (ebook sans DRM) ou 12 € (imprimé). ISBN : 979-10-94841-39-6.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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