Holly Ann – Tome 2 : Qui arrêtera la pluie?

Le deuxième épisode de cette série prometteuse se devait de confirmer les bonnes dispositions du premier opus, La chèvre sans cornes.  Force est de constater que Kid Toussaint et Stéphane Servain, respectivement scénariste et dessinateur, ont parfaitement négocié le virage que constitue la suite d’une première réalisation réussie. Jouant subtilement avec la légende de la Nouvelle-Orléans, Kid Toussaint élabore une enquête solide qui nous entraîne dans le sillage d’une héroïne dans une ville qui prend l’eau. A la palette graphique, Stéphane Servain, exprime son talent au travers d’un trait raffiné qui soutient merveilleusement le travail de son scénariste. Rencontre avec les auteurs qui à défaut de lever le voile sur le mystère Holly Ann, nous éclairent sur une série de haut vol.

Bonjour, comment est née la série Holly Ann ?
Kid Toussaint : Après un voyage en 2011 à la Nouvelle-Orléans, j’avais envie d’écrire sur ce lieu et d’écrire également des enquêtes. J’ai proposé cette histoire à Casterman, et Reynold Leclerc qui est notre éditeur a pensé à Stéphane (Servain) pour le dessin.
Stéphane Servain : C’est un mariage d’éditeur (rires).
Kid Toussaint : (rires) C’est ça, entre nous c’est un mariage d’éditeur.

Pour revenir à l’histoire et à la Nouvelle-Orléans, aucune date n’est reprise ?
Kid Toussaint : C’est volontaire. L’histoire se déroule fin dix-neuvième début vingtième siècle.

Quelle est la matière disponible pour représenter cette ville à cette époque ?
Stéphane Servain : Il y a une très belle matière qui est composée de photos journalistiques, des photos vraiment incroyables, qui permettent de se rendre compte de l’apparence de la Nouvelle-Orléans à l’époque. Après, ce sont souvent des endroits très symboliques qui sont concernés. Le quartier français, Canal street, des rues assez emblématiques. Ce que j’ai fait et qui participe au fait de ne pas avoir fixé la date, c’est que je me suis nourri de ces photos sans prendre le parti de dessiner d’après photo. J’ai fantasmé la Nouvelle-Orléans pour créer ensuite des rues qui correspondent à une sorte d’image générale de ce qu’était la Nouvelle-Orléans à l’époque. Sauf quand je fais Canal street par exemple dans le tome 1 ou quand je fais une référence, la plupart des rues sont nourries par cette image générale.

Peut-on dire que la Nouvelle-Orléans est traitée comme un personnage en soi ?
Kid Toussaint : Totalement. J’ai voulu créer un microcosme où tout le monde semble connaître tout le monde, du moins où Holly Ann connaît tout le monde. J’ai voulu qu’Holly Ann soit l’incarnation de sa ville. Elle incarne la Nouvelle-Orléans.
Stéphane Servain : Elle a sa part de mystère, elle est métisse, toutes les symboliques sont représentées dans le personnage.

Le mystère justement, le fantastique est présent sans être affirmé, exact ?
Stéphane Servain : Le fantastique apparaît comme un élément mais pas comme un justificateur. Ce n’est pas la clé du mystère. La clé du mystère peut être fantastique, si l’on veut, mais ce n’est pas la solution.
Kid Toussaint : A la Nouvelle-Orléans ils jouent beaucoup sur le côté fantastique. Tous les hôtels où l’on va sont hantés, tous les restaurants ont une anecdote fantastique. Ils s’en moquent un peu, ils n’y croient pas forcément mais ils se disent que ça va attirer les touristes. C’est un peu ce que je fais.

Holly Ann 2 - Culture Remains

Le format : « un album, une aventure« , n’est-ce pas trop contraignant quand on a une telle matière ?
Kid Toussaint : Dans la mesure où la série perdure, non, car tant pour Holly Ann que pour la Nouvelle-Orléans on a de la matière, c’est certain.
Stéphane Servain : L’idée, c’est de distiller cette matière au fur et à mesure de la série. Ceci dit, le tome trois sera très riche.
Kid Toussaint : Le tome trois bouclera un cycle et donnera pas mal de réponses. On verra après si les lecteurs nous suivent et on continuera.

Justement, quels sont vos « trucs » pour tisser des liens entre des albums relativement distincts du point de vue du scénario ?
Kid Toussaint : Les personnages secondaires sont récurrents, les liens entre eux sont de plus en plus expliqués. Holly Ann connaît tout le monde, on ne sait pas pourquoi et cela va s’éclairer au fil des albums. J’ai les idées pour un long fil conducteur sur cinq tomes, dix tomes et ainsi des liens entre chaque album.
Stéphane Servain : Les albums peuvent se lire indépendamment, comme il est intéressant de les lire à la suite, mais ce n’est pas une obligation.

Les Etats-Unis et le sud en particulier on été abondamment traités dans la bande-dessinée, quelles sont vos influences ?
Stéphane Servain : Les westerns bien sûr et Jim Cutlass par exemple mais ce sont des récits qui se déroulent à une époque antérieure. Souvent durant la guerre civile d’ailleurs. En bande dessinée comme au cinéma c’est la grosse majorité. Il y a très peu de récits sur la période que l’on aborde, le passage du XIXième au XXième siècle.
Kid Toussaint : C’est soit la guerre civile, la conquête de l’ouest, ou la Nouvelle-Orléans des années vingt avec le Jazz. Entre 1880 et 1920 c’est un peu une zone morte.
Stéphane Servain : Il y a des récits, mais c’est très rare. Nous avons des références, mais elle le sont pour signifier la fin du western.

Holly Ann est donc bien un western, catalogué comme tel par Casterman d’ailleurs ?
Stéphane Servain : Personnellement, je ne pense pas que ce soit un western. Il y a cette ambiance parce que ça baigne dans la fin du western, mais le récit est clairement ancré dans la modernité. Il y des trams, l’électricité. L’ère du western est passé. Ce qui est intéressant, c’est que le fantastique bascule également. Avant on croyait aux sorcières et là c’est la science qui s’impose peu à peu.
Kid Toussaint : Je ne le vois pas comme un western, ni comme un polar d’ailleurs.

Ah oui !?
Stéphane Servain : Il est vendu comme un polar, incontestablement. Il y a des éléments de polar, mais je le vois plus comme une chronique urbaine de l’époque. Après, la série a reçu un prix « Polar » (Festival polar de Cognac), donc on peut le classer comme tel (rires). Après c’est compliqué, parce que je ne suis pas certain qu’il respecte tous les codes du polar.
Kid Toussaint : Il y a bien une enquête, une question qui est posée mais les personnages ne sont pas les archétypes qu’on retrouve dans le polar.

Holly Ann 2 (3) - Culture Remains

Stéphane, d’un point de vue graphique quelles sont vos influences ?
Stéphane Servain : Ma toute première influence, c’est l’école espagnole et des dessinateurs comme Victor De La Fuente ou Antonio Parras avec un encrage noir et blanc extrêmement efficace. Après il y a Giraud, Herman, Cosey. Ce sont ceux que je cite en général, parce que ce sont ceux qui m’ont le plus marqué à un moment donné, mais mes racines c’est surtout le dessin espagnol. Après j’ai essayé de développer mon propre environnement narratif, c’est-à-dire que je ne cherche pas forcément à avoir un dessin d’une grande originalité, mais de me concentrer sur la lisibilité et la narration.

Techniquement, vous travaillez à l’ancienne ?
Non, je travaille en numérique. Ce n’est ni plus simple, ni plus rapide mais ça enlève un certain nombre d’aspects fastidieux. J’ai tendance à manipuler les cases pour qu’elles s’enchaînent bien, donc à l’ancienne, ce serait beaucoup plus complexe. Après, de mon point de vue, l’objet final c’est l’album, pas la planche qui sera ensuite vendue à un collectionneur.

Merci Stéphane Servain et Kid Toussaint.

Holly Ann, Tome 2, Qui arrêtera la pluie?, Stéphane Servain & KId Toussaint, Casterman, 48 pages, 13,95€

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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