Un homme idéal, (mal)inspiré

« Les vies les plus belles sont celles qu’on s’invente », cette citation d’Albert Dehousse (mais qui est-il?), pourrait être le slogan du nouveau film de Yann Gozlan (Captifs, en 2010), présenté en avant-première au dernier Brussels Film Festival. Un homme idéal, avec Pierre Niney dans le rôle titre, bénéficie indéniablement de la présence du tout frais césarisé pour son interprétation de Yves Saint Laurent dans le film éponyme. Trois mois après sa sortie en France, Un homme idéal, débarque enfin dans les salles obscures du Royaume, comme si le nouveau statut de son acteur vedette y était pour quelque chose.

Mathieu Vasseur est déménageur, mais se rêve écrivain. A succès si possible. Compliqué dès lors qu’aucun éditeur ne tombe sous le charme de sa prose. C’est sans compter un coup de pouce de la providence. Dans le cadre de son emploi, Mathieu découvre un manuscrit oublié, journal intime d’un jeune milicien durant la guerre d’Algérie. Percevant l’intérêt et la qualité du récit, il décide de le retranscrire, d’y apposer son nom et de l’envoyer aux éditeurs. Carton plein. Propulsé au pinacle de la littérature française contemporaine, Mathieu réalise le tiercé gagnant : reconnaissance, argent, amour. Quand son éditeur le presse pour qu’il avance sur son second roman, Mathieu n’est qu’au début de ses problèmes.

Nourri de belles influences classiques, Patricia Highsmith (Mr Ripley) ou Claude Chabrol, Un homme idéal lorgne aussi du côté de Jacques Audiard lorsqu’il s’intéresse aux thèmes de l’usurpation, du mensonge et de l’identité dans un ce ses premiers films, Un héros très discret. Seulement, de bonnes références ne font pas un bon film et un acteur, aussi bon soit-il, ne peut combler les failles d’un scénario.

Un homme idéal - Culture Remains

Pourtant, le rythme rapide et le contexte de l’entame du film chargent le récit d’un intérêt bien réel. Entre satire du milieu littéraire français et approche originale de la question de la guerre d’Algérie, sujet hautement tabou aujourd’hui encore, les ressources ne manquent pas pour nourrir une intrigue originale et forte. Malheureusement, ce bon début souligne cruellement l’indigence et les défauts de la seconde partie, avant un final plutôt réussi et qui donne au titre tout son sens, cruel et cynique. S’il maîtrise ses terminaisons narratives, Yann Gazlon fait le choix de la facilité, proposant un développement linéaire et une intrigue convenue. Il active bien quelques pistes intéressantes mais les étouffe rapidement dans un souci de rigueur scénaristique contreproductif qui n’évite pas les invraisemblances et dévoile les rouages de sa mécanique. La grande victime de ce scénario scolaire; la pauvre Ana Girardot, qui dans le rôle de l’amoureuse de Mathieu Vasseur n’a pas grand-chose à défendre, sinon un personnage de faire-valoir à la psychologie qui tient de l’ébauche. Si bien que certaines lignes du scénario peuvent se lire dans son jeu et sur son joli visage : « Alice regarde s’éloigner Mathieu. Son regard trahit les soupçons qui l’envahissent ».

Pierre Niney, lui, tire son épingle du jeu dans le rôle de Mathieu Vasseur. Un rôle taillé sur mesure, bien qu’il ait dû se muscler pour être crédible en déménageur. Sans que son talent soit mis à rude épreuve, il cachetonne honorablement, proposant ce que le réalisateur devait attendre de lui et ce que le public peut attendre de la nouvelle coqueluche du cinéma hexagonal.

Si la réalisation de Yann Gozlan n’est pas en cause, elle est classique mais efficace, c’est définitivement son écriture qui plombe son thriller (il est co-auteur du scénario). Et à ce titre, scénaristes et personnages partagent la même faiblesse, faisant singulièrement se rejoindre la réalité et la fiction dans une curieuse mise en abîme de la création et sa complexité.

Sinon qui est Albert Dehousse? Un usurpateur, tout comme Mathieu Vasseur, mais à la personnalité beaucoup plus intéressante et au parcours bien plus passionnant. C’est Mathieu Kassovitz qui lui prête ses traits dans  Un héros très discret, second film d’un Jacques Audiard incontestablement plus inspiré. Une bonne alternative au film de Gozlan, si le thème vous intéresse.

A voir depuis le 10 juin 2015

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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