Hugues Micol: « J’ai toujours besoin d’une espèce de décalage un peu ridicule, burlesque et absurde »

Après les printemps de toutes sortes, voilà le Printemps d’un nouveau genre. Un printemps toujours révolutionnaire mais dans lequel, pour une fois, les humains sont opposés à une nouvelle menace, qui vient d’ailleurs et qui voit des extraterrestres s’imposer en maîtres. Un récit d’anticipation qui se déroulera sur trois tomes et dont nous avons rencontré l’auteur, Hugues Micol pour la sortie du premier tome, Combattants.

« La Terre outragée, la Terre brisée, la Terre martyrisée… mais la Terre libérée ? » Pas de doute, dès la quatrième de couverture, l’ouvrage joue de références (ici, les plus érudits auront reconnu la citation de De Gaulle). Mais, dès les premières planches, on comprend le drame : nous sommes à des milliers d’années de notre époque, et la Terre est désormais aux mains d’extraterrestres. Des êtres non identifiés dont on ne sait pas grand-chose mais dont l’apparence est stylisée et bien loin des représentations habituelles. «C’est vrai, raconte Hugues Micol, je me faisais la réflexion que souvent dans les films, les extraterrestres sont gris moches. Je voulais faire l’opposé, les colorer. Des espèces d’insectes ou casoars amazoniens. Je voulais un aspect de nouveaux riches, Napoléon III, grotesque un peu comme Moebius. C’est un mélange de tout ça. ».

Le printemps humain - Hugues Micol - Casterman - Orts

Des extraterrestres qui arrivent en colonisateurs, pour imposer leurs idées. « Ces extraterrestres sont des espèces de colons. Un thème fort à la mode en France. C’est une horrible chose mais qui a eu des bienfaits aussi. On amène l’eau, le soin, tout en écrasant la dimension identitaire des gens. Pour ce faire, je me suis beaucoup inspiré du cas de l’Irlande avec ces Anglais qui sont arrivés et ont voulu tout balayer. Mais l’Irlande a gardé une identité forte, comme les Algériens ou les Palestiniens. On ne peut pas détruire cette culture, l’étouffer même avec de la bonne volonté et de l’argent. Ici, les Orts – anagramme de « Autres », sont athées, ils traquent les dieux. Ils ont un côté communiste mais sont aussi ultralibéraux, ils sont dans l’efficacité. »

Le printemps humain - Hugues Micol - Casterman - extraterrestres

Et dans ce monde tourmenté, où la suprématie des humains semblent bien loin et où la propagande martienne s’étend comme une vague inéluctable – les anciens riches retrouvant cependant une place de choix en convolant avec les aliens-, c’est le destin d’une fratrie que le lecteur est amené à suivre. Une fratrie où, pourtant, Jaq, Téomas et Samuel ont des tempéraments bien différents. Le premier collaborant sans nulle gêne avec les envahisseurs, les Orts, les deux autres s’engageant sur le chemin de la résistance. « J’aime bien les histoires de fratries, continue Micol. C’est un classique du romanesque. Puis, comme il y a un côté « fable » dans mon histoire, il me fallait des personnages forts. Le premier est politique, c’est vraiment le côté la fin justifie les moyens, mitterrandien, lorgnant sur Machiavel. Le deuxième est partisan du compromis. Le troisième est le combattant, le gars de terrain, totalement apolitique. Cela me permet de tantôt opposer tantôt réunir ces personnages qui sont un peu l’archétype de personnages réels. »

Le printemps humain - Hugues Micol - Casterman - fratrie

Dans ce premier volet du Printemps humain, l’esthétique est soignée, avec un réel décor et une réelle identité dans un Paris en ruine là où vivent les nouveaux parias et, d’autre part, totalement transformé, comme Notre-Dame de Paris envahie par des architectures martiennes.  « J’adorais ce côté grotesque chez Moëbius, quitte à faire de la BD autant se le permettre, être libre et profiter de cet espace de liberté absolue. J’ai toujours besoin d’une espèce de décalage un peu ridicule. Par exemple, il y a cette espèce de polo pratiqué avec des vers géants, comme un grand divertissement. Je voulais montrer ces Orts comme plus passionnés par le sport que la culture. Je suis toujours proche de l’absurde et du burlesque, du rococo. »

Le printemps humain - Hugues Micol - Casterman - polo

Et en parlant culture, les références se suivent mais ne se ressemblent pas, entre Irlande, Gaulois, dictatures, Jeanne d’Arc et d’autres grands thèmes esquissés. « Toutes les références sont venues assez naturellement, je m’y intéressais déjà avant. Certains ont Malcom X ou le Che comme héros de jeunesse, moi c’était Michael Collins, le premier grand chef de l’IRA. Il reste la référence absolue en matière de guérilla urbaine, il a lancé les bases, pas d’uniforme, des attentats aveugles. Après, j’ai dû me freiner pour qu’il n’y ait pas de longues pages de dialogues, il fallait que ça reste du divertissement. Je veux garder l’esprit série B, amusement, je ne veux pas être lourd, ce n’est pas un pensum. Mais c’était important d’amener des sujets, d’en traiter. Toutes ces histoires de Palestiniens,  d’Irlandais, ce sont les petites gens, le petit peuple qui se bat. Et les « aristocrates » qui s’en tirent. Par ailleurs, il y a Téomas qui est un radical avec cette pensée que la fin justifie les moyens et peut amener au terrorisme. Je me suis beaucoup intéressé au groupe Stern, à l’Igourn, à l’IRA. L’IRA, c’étaient des enfoirés, sans cadeaux même entre eux, c’était violent. Un nid de vipère, ce qui à mon avis était obligatoire aussi. Puis, le FLN, aussi. Il y avait plus d’agents du FLN tués par leurs collègues dans un climat de suspicion que de morts dans le maquis. Je devais traiter toutes ces questions, sans rien évacuer, il fallait que tout soit là tout en étant léger. »

Ce qui n’empêche pas Hugues Micol de parler du terrorisme à l’heure actuelle : « Le terrorisme, j’ai l’impression que c’est devenu une fin en soi, la terreur pour la terreur, avant c’était pour créer des contre-réactions. Ce n’était pas tuer des gens pour tuer des gens. L’EI, on ne peut pas dire que ce soient des bons musulmans. »

« Il est également question des revers des dictatures, qui arrivent et font tables rases du passé. Ils écrasent surtout le passé de l’opprimé. Les Anglais dans les années 20 n’autorisaient pas la langue gaëlique. Et c’est cette interdiction qui a permis le retour à l’identité nationale. Comme quand on apprenait aux petits Camerounais à parler de « Nos ancêtres les Gaulois ». C’était tellement absurde. »

Pourtant ici, les référence de ces humains opprimés se mélangent, forment un brouhaha. Au point que l’on raconte que Jeanne d’Arc a combattu des pharaons… d’Urss. « Il y a toujours un mélange des mythologies dans les propagandes. Comme quand le FN  reprend Jeanne d’Arc et se l’approprie. Il y a une utilisation double de l’histoire, comme Sarkozy avec Guy Mollet. C’est une arme en fait qui peut être un détournement politique tendancieux. Puis, les événements racontés se passent tellement dans le futur que les mémoires et le bouche-à-oreille ont tout mélangé. À ce propos, je n’ai pas situé le récit temporellement car je trouve ça kitsch quand on met une date. Ça ne correspond pas à grand-chose. »

Le printemps humain - Hugues Micol - Casterman - Jeanne d'arc

Mais peu à peu ce monde d’écrasés se relève et se prépare à jouer le tout pour le tout pour entrer en révolution, répondre aux rafles et aux emprisonnements. « La mise en place, l’idée est d’arriver dans la vraie lutte clandestine, de résistance. Et la question de savoir si ce sont des terroristes ou des fous de libertés. J’adore ce sujet, qui est très gris, avec des mecs totalement retors. L’intrigue du deuxième est prête, après, c’est la façon dont je la raconte qui est difficile. Je veux que ce soit bien. »

Le printemps humain - Hugues Micol - Casterman - Bagarre

Quant au succès que pourrait avoir une de ses séries, Hugues Micol reste très réaliste et les pieds sur terre. « Quand ça marche, qu’on atteint un public, c’est balèze. Et je ne parle pas d’argent. Moi, je n’y suis pas encore vraiment, je fais des trucs trop disparates. Mais désormais, je veux travailler seul, j’ai acquis la confiance. Je ne veux plus avoir à découvrir un scénario au moment où je dois le dessiner. Je le faisais avant, j’en ai eu marre. J’ai relu les trucs que j’avais déjà écrits, c’était du fouillis mais ça m’a prouvé que moi aussi, j’étais capable d’écrire un truc abordable. Je suis toujours en apprentissage. »

Enfin, à l’heure où des dessinateurs ont tendance à se laisser tenter par la palette graphique, Hugues en est bien loin et préfère évoluer de manière traditionnelle. « Je déteste les machines. J’ai la tête comme une pastèque quand je reste deux heures dessus. Mais, je fais très peu de choses sur pc et internet. Pour la BD, la palette graphique, ça doit être très bien, pouvoir recommencer à l’infini. Parce que ma technique, elle est chiante, faut pas se planter. » Chiante, peut-être, mais efficace certainement. Ce premier acte du Printemps humain augure de bien bonnes choses.

Le Printemps Humain, tome 1 Combattants, Hugues Micol, Casterman, 56p., 14,50€

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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