Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, pièce nécessaire du Nimis Groupe

NIMIS, Théâtre National, Janvier 2016

Il faut ABSOLUMENT voir Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. Gifle magistrale et grand bol d’air frais, la création du Nimis Groupe est instructive et bouleversante. Ma chronique pourrait d’ailleurs s’arrêter là, je pourrais vous répéter à l’envi que la pièce est géniale, vous demander de simplement me faire confiance et de courir voir ce spectacle indispensable. Mais ce ne serait pas lui rendre justice, pas plus qu’au travail formidable du Nimis Groupe, artisan de ce témoignage vibrant et percutant.

Sur scène, ils sont 13, tous à l’origine de ce morceau de théâtre politique de haute volée qui flirte avec le théâtre documentaire. Avec intelligence et humour, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu retrace le parcours des demandeurs d’asile qui parviennent à poser le pied sur le vieux continent. Très documentée, la pièce est le fruit de recherches menées à Lampedusa, à Calais, auprès de sociologues, d’universitaires, et de demandeurs d’asile par le collectif. Elle se nourrit également de témoignages réels portés par 6 des comédiens, migrants et pour certains encore illégaux.

Véronique Vercheval

A leur suite, nous allons pénétrer dans les méandres de la bureaucratie migratoire idiote et aveugle, dont l’absurde tend indéniablement du côté du Procès de Kafka. Les interrogatoires interminables, « l’encampement », les conditions de vie une fois en Europe… tant de scènes surréalistes qui pourraient prêter à rire si elles n’étaient pas réelles. S’affranchissant de tout protocole, la pièce met en lumière ces trajectoires humaines, et les oppose aux normes, aux règles, aux quotas, aux statistiques dont se gargarisent certains eurocrates. Et puis le voyage avant tout cela, effroyable, glaçant, inhumain. Les noyés, les disparus, les abattus, les écorchés…et ceux qui restent. On pense à En attendant les barbares, des frères Thabet, présenté l’année dernière au National.

Véronique Vercheval

La particularité de Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu est ailleurs toutefois. Elle réside tout à la fois dans le point de vue adopté, subjectif évidemment, et dans l’éclairage inédit offert au sujet, puisque au-delà de la politique européenne en matière d’immigration, ce sont ses enjeux économiques qui sont interrogés. 12,9 milliards d’euros dépensés par l’Union depuis 2000 pour « contenir » l’afflux de migrants (créer des frontières armées, investir dans du matériel de surveillance et de dissuasion sophistiqué, etc.) d’un côté, 16 milliards d’euros investis par les migrants auprès des passeurs pour tenter de s’approcher du rêve européen fantasmé, des contrats de bienvenue rémunérés entre 0,80 centimes de l’heure et 15 euros la journée, un lobbying exercé par les industries de l’armement pour voir se développer une approche préventive et high tech de la gestion des flux migratoires, les intérêts de Bolloré et de la Françafrique, les murs se dressant aux frontières… voilà que se dessine le business européen des étrangers, une réalité dont la violence n’a d’égale que le vocabulaire spécifique au sort des migrants : OQT, CGRA et autre incompréhensible CCE.

Portée par une troupe de comédiens convaincus et irrésistibles, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, porte haut et fort la voix des migrants dans une mise en scène à laquelle la sincérité du propos donne une force irrépressible. La pièce dénonce l’inacceptable et la complicité criminelle de l’Union européenne et de ses citoyens. Elle pose également, enfin, une question primordiale : à qui profite le crime ?

Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu

Jusqu’au 17/12/2016 au Théâtre National

Conception et mise en scène : NIMIS Groupe (David Botbol, Romain David, Jérôme de Falloise, Yaël Steinmann, Anne-Sophie Sterck, Sarah Testa et Anja Tillberg)

Ecriture et jeu : NIMIS Groupe, Jeddou Abdel Wahab, Samuel Banen-Mbih, Dominique Bela, Tiguidanke Diallo, Hervé Durand Botnem et Olga Tshiyuka

Durée : 90’

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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