Jeanne derrière la porte

« Il ne se souvient que du choc noir et lui dans l’hôpital avec l’impression d’avoir le cerveau en éclats, et cette douleur qui lui défonce la poitrine, chaque bouffée d’air lui tord la cage thoracique, comme son père, le wagonnet dans la mine, il a échappé à la mine, mais pas au wagonnet. Il y a plein de gens assis dans le wagonnet qui pèse encore plus lourd, il fait noir et froid, le froid monte jusqu’à la taille maintenant, il est dans l’eau jusqu’à la taille. Il faut qu’ils sachent que l’eau monte. Leur faire savoir. Respirer, respirer à fond, pas moyen sinon il crève de mal. Oh si mal… »

Sous le nom de Jeanne derrière la porte, Line Alexandre, romancière, romaniste et enseignante liégeoise, livre un roman sombre mais assez touchant et criant de vérité sur ce que peut signifier l’incapacité à communiquer au sein d’une famille ou, plus largement, dans chaque relation. Non-dits, désillusions et souffrances sont au rendez-vous. Julien, un homme dont la vie est déjà achevée (il est dans le coma) la voit pourtant défiler devant ses yeux au fil des visites que lui rendent ses proches (des femmes, rien que des femmes, comme il semble le regretter, marqué de façon ambivalente par la relation fusionnelle entretenue avec « Maman »), sur son lit d’hôpital, et des souvenirs qu’il se remémore, emprisonné par ce corps qui l’abandonne.

L’intrigue nous plonge dans l’esprit on ne peut plus négatif d’un homme qui n’a jamais su être heureux (ni même en concevoir le sens), ni se dégager de l’influence des autres, subissant leurs décisions tout en s’enfuyant sous une carapace impénétrable. Souvenirs du passé mais aussi dépassés rencontrent les craintes et les doutes du personnage principal au fil d’une exposition, en toute vulnérabilité, à ses visiteurs, à laquelle il ne peut échapper ; visiteurs qui viennent chercher un signe de sa présence, ou attendre sa mort. Souvenirs à construire aussi, comme cet homme dont il suspecte qu’il ait un jour entretenu une relation significative avec Maman ; ou sa fille, ou sa compagne, ou son petit-fils, qu’il connaît tous si mal.

L’auteure a ce talent d’arriver à rendre compte de la solitude d’une personne plus entourée que jamais et à la fois plus vivante que jamais, de par l’animation qui agite son esprit, alors même qu’elle est déjà morte, ou presque. L’intrigue se déploie selon un rythme bien maîtrisé par Line Alexandre et monte progressivement en intensité et débouche sur une fin digne de ce nom.

« Il faut que quelqu’un reste à ses côtés. Lui tenir la main, repousser les cauchemars qui se rueront sur lui dès la désertion des chambres, les fantômes n’attendent que le départ des vivants, il est à leur merci, incapable de lever les bras, de pousser un cri. Il veut que Maria soit là à écouter sa respiration, qu’elle devine ses angoisses, qu’elle les apaise, qu’elle glisse sa main sous sa nuque pour le soutenir. »

En bonus, une petite interview de Line Alexandre :

Pourquoi avoir appelé votre roman Jeanne derrière la porte ?

Julien, le personnage central du roman, a une fille, Jeanne, avec laquelle il n’a guère de rapports. Cette fois-là, Jeanne qui n’est encore qu’une enfant a assisté à une dispute entre ses parents. Derrière la porte. Et cette phrase du roman va devenir emblématique de la vison des choses de Julien. Il aura toujours l’impression d’être jugé, jaugé, non seulement par sa fille mais par toutes les femmes, par le monde entier… C’est l’impression d’un homme un peu parano. Mais l’on pourrait aussi dire que Jeanne est au premier rang dans le roman et que c’est peut-être elle qui le connaît le mieux, même si la vie et la porte de son père lui sont interdites par le silence, le mutisme, du personnage.

Ces dernières années, vous aviez déjà publié deux romans (Petites Pratiques de la mort et Mère de l’année !) ainsi qu’un recueil de nouvelles (Ça ressemble à de l’amour). Qu’est-ce qui vous plaît dans l’écriture, et quelles sont vos influences ?

Plaisir, nécessité. Pas si simple. Écrire me donne l’impression de ne pas perdre mon temps, de donner du sens, c’est mon moyen de mieux connaître le monde.

Influences, je ne sais pas mais j’adore Murakami et Kashuo Ishiguro. Leur minimalisme et cette sensation que le monde réel et un autre monde, imaginaire, au-delà du réel, n’ont pas des frontières si étanches. Privilège des japonais. J’adore aussi Virginia Woolf, Siri Hustvedt et Paul Auster. Entres autres. Toujours une écriture peu « bavarde ».

Comment et quand ce projet de roman est-il né ? Avez-vous puisé dans la réalité pour l’écrire ?

Ce projet est né il y a deux ans, par le plus grand des hasards. J’ai commencé à l’écrire, et la voix, puis le personnage, me sont venus d’un trait. Le ton aussi, comme une histoire qu’il me faudrait « chanter ». Pas de scénario préétabli, j’ai roulé sans plan.

On puise toujours dans la réalité, mais on la réinvente. C’est le propre de la fiction et c’en est une. Mais j’ai eu à cœur de rendre la vie d’un village comme celui dans lequel j’ai grandi, et sa mentalité, les secrets, les apparences redoutables. Recontextualiser la vie d’un homme des années 50-60 dans nos campagnes. Le contexte est puisé dans le réel. Or le contexte c’est l’homme.

Avez-vous d’autres projets en route ? Pouvez-vous déjà nous en dire plus ?

J’ai en route un roman pour adolescents (une envie de légèreté…) et un polar qui se déroulerait à Liège. Les romans policiers sont parmi mes lectures favorites (Mankell, Indridiason, Vargas,…). Deux ouvrages très différents entre eux et de ce roman. Mais comme je n’en ai pas fini…

Jeanne derrière la porte, de Line Alexandre, Weyrich édition (coll. Plumes du Coq), Neufchâteau, 132 p., 13 €. ISBN : 978-2-87489-316-2.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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