Depuis le jour où elle n’eut plus la parole

Depuis le jour où elle n’eut plus la parole fait partie de ces romans qui arrivent à aborder des questions dures sans tomber dans la caricature. Au contraire, il décrit avec toute sa complexité et son ambivalence ce que le handicap peut amener tant comme épreuves que comme changements dans la façon de percevoir le monde. L’héroïne de cette histoire, Marie-Sophie, 49 ans, subit un AVC qui lui fera perdre l’usage de la parole ainsi que la mobilité de la moitié droite de son corps. C’est en 1961 que l’on commence à suivre son histoire particulière, qui durera encore plus de trente ans, et celle de sa famille, parallèlement à la grande Histoire, des golden sixties aux crises diverses, en passant par des évolutions des normes sociales (avortement, mai 68, etc.), dont Marie-Sophie se montre une observatrice attentive. Elle continue d’entretenir des liens forts et privilégiés avec son fils aîné qui l’accompagne durant toutes ces années, et communique avec elle tant bien que mal, entre complicité et conflits familiaux.

Comme le souligne l’auteur, il y a toujours quelque chose de réel, de vrai, dans une fiction. Ici, cela tient notamment aux descriptions du Condroz faites par l’auteur, une région qu’il connaît bien, mais aussi et surtout aux grandes questions auxquelles tentent de répondre les personnages, qu’il s’agisse du sens de la vie et de la maladie ou de l’importance des liens familiaux, le tout parsemé d’épreuves qui font chanceler les certitudes. Guy Belleflamme arrive à décrire la psychologie des personnages en profondeur, de façon très convaincante, tout en ne s’y limitant pas. Le sujet est sérieux, et le livre l’est aussi, mais il est surtout une invitation à la réflexion, qui laissera sans aucun doute le lecteur songeur, voire quelque peu affecté.

Bonjour Guy Belleflamme ! Vous êtes aujourd’hui un enseignant et directeur d’école à la retraite, mais surtout un jeune écrivain, plus actif que jamais. Vous aviez déjà écrit deux romans (Anabase ardennaise, en 1996, et L’interdit de père, en 2012), ainsi qu’un recueil de nouvelles (Temps variable, 2008) et une autofiction (Carnet de bord d’un enseignant… libre, 2012). Quel plaisir trouvez-vous dans l’écriture ? Quelles sont vos motivations ?

Le besoin de dire, de dire avec précision, de témoigner… et de bien dire. Si mes occupations professionnelles m’ont conduit à produire des écrits à caractère pédagogique (Approche du phénomène poétique, de nombreux articles…) et à caractère linguistique, il s’est fait que, la retraite venue, j’ai pu me consacrer aussi à des publications de fiction.

Un objectif : écrire à partir de ce qu’on a vécu, évoquer les lieux où on a vécu, s’inscrire dans la tradition du roman d’analyse et tenir compte de l’évolution des valeurs de vie dans un siècle qui va vite… Je suis parti, en Belgique, des grandes grèves de 1960 et du procès « Softenon » (thalidomide)… et, à partir de là, j’ai tenté de couvrir un demi-siècle

Pourquoi avoir appelé votre livre Depuis le jour où elle n’eut plus la parole ?

Le titre est volontairement amphibologique. L’héroïne est une femme (elle), avec tout ce que cela suppose de machisme dans une société comme la nôtre ; on pourrait croire qu’à un moment donné l’héroïne n’aurait plus eu droit à la parole (elle n’eut plus la parole), n’aurait plus eu « son mot à dire »… dans la vie du couple, dans la vie de la famille, dans la vie sociale… Puis, il apparaît que l’héroïne, paraplégique et aphasique, se trouve contrainte au silence et, pourrait-on croire, devrait se résigner à subir son sort sans continuer à exercer ses fonctions d’épouse et de mère de famille… Mutique, elle a toutefois continué à participer activement à la vie de ceux qui l’entourent.

Selon vous, est-ce une histoire sur la vie, ou sur l’impossibilité de vivre ?

Mon intention était de répondre à la question : quel sens une personne à ce point accablée par le sort peut-elle encore donner à la vie, à sa vie ? Mon héroïne trouve dans la « réversibilité des mérites », notion aujourd’hui bien désuète, un sens à donner à son existence, mais qui s’inscrit dans le type d’éducation qu’elle a reçue. Son fils, qui est d’une autre génération, va opposer sa façon de voir les choses à celle de sa mère : problème des générations…

Comment et quand ce projet de roman est-il né ? Avez-vous puisé dans la réalité pour l’écrire ?

Il arrive que, arrivant à un certain âge, on s’interroge plus encore qu’auparavant sur le sens de la vie.

Si j’étais prétentieux, je dirais que j’ai essayé de faire une « exofiction » (le terme est à la mode…) : « L’exofiction… Ce néologisme disgracieux qui fleure mauvais le transhumanisme définit un système narratif : je raconte un autre, qui a existé. Mais l’exofiction n’est pas une biographie-fiction à la première personne (« moi, Stendhal »), au sens où l’auteur se mettrait dans le crâne de son personnage réel en inventant ce qu’il a dû penser. Dans l’exofiction, l’auteur se décale, prend son personnage comme une matrice spirituelle, morale, intellectuelle, sensible, et l’écoute, tout en parlant de lui à la troisième personne. Son héros est un ex-vivant réinventé. L’auteur se raconte via un mort, bernard-l’ermite narratif. » (d’après Marin de Viry)

Quant à la réalité dans laquelle j’ai directement puisé, elle se trouve explicitement décrite (sous le titre « repères ») aux pages 158 à 161 de mon livre.

Quelles sont vos influences ? Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent particulièrement ?

Les auteurs qui ont directement inspiré cet ouvrage se trouvent cités en page 7 du livre, sous le titre « remerciements ». Il faut surtout retenir les ouvrages de la Canadienne Christine Eddie, du Marocain Tahar Ben Jelloun, du Français Philippe Labro, de l’Américain Christopher Hitchens, … et du Belge Simenon. Au cinéma, citons les films Intouchables de Nakache et Toledano et Amour de Hanneke.

S’inscrivent dans le même ordre d’idées les ouvrages parus après la publication de mon livre : C’est la vie, essais de Jean-Louis Servan-Schreiber, Bravo, roman de Régis Jauffret… Ne pas oublier non plus Un homme, roman de Philip Roth (qui date de 2007, mais que je n’avais pas encore lu…) !

Avez-vous d’autres projets en route ? Pouvez-vous déjà nous en dire plus ?

Oui. Un ouvrage souriant sur la façon d’aborder sa propre fin de vie avec sérénité. Mais Jean-Louis Servan-Schreiber m’a un peu coupé l’herbe sous le pied. Je réfléchis… J’ai aussi beaucoup aimé Vive les vieux d’Olivier Calon.

Depuis le jour où elle n’eut plus la parole, de Guy Belleflamme, Éditions Academia, 166 p., 16,5 €. ISBN : 978-2-8061-0206-5.

Plus d’infos sur le site web de Guy Belleflamme

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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