La fabrique pornographique

Après Chantier interdit au public, dont nous vous avions parlé il y a peu, la collection Sociorama (chez Casterman) accueille La fabrique pornographique, une nouvelle BD s’inspirant des résultats d’une enquête sociologique. Sous la direction de Lisa Mandel et de la sociologue Yasmine Bouagga, cette collection permet à des bandes dessinées de prendre racine dans la réalité sociale, de la plus belle des manières, et non en se limitant aux habituelles vagues références à la réalité, qui permettent cependant de se targuer du label « histoire vraie » ou ses déclinaisons fumeuses « sur base d’une histoire vraie » ou « inspiré d’événements réels ». Les BD publiées au sein de la collection Sociorama sont évidemment des fictions, mais leurs auteurs s’appuient sur des enquêtes, menées au long cours par des sociologues, pour rendre visibles des pans méconnus de la réalité sociale, le tout avec une justesse saisissante. Très récemment, sont aussi parus Turbulences et Séducteurs de rue, qui viennent étoffer une collection qui démarre au quart de tour.

À partir du livre de Mathieu Trachman intitulé Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes (La Découverte, 2013), et suite à des discussions avec son auteur, la talentueuse Lisa Mandel emmène le lecteur dans un monde méconnu, celui des coulisses de la production d’un film porno. Qui sont ces personnes qui « performent » ainsi face caméra ? Quel est leur parcours ? Qu’y gagnent-ils ? Comment le vivent-ils ? Scénariste et dessinatrice, on doit notamment à Lisa Mandel la série pour enfants Nini Patalo (Glénat), mais aussi HP, publié par L’association, qui met en scène des souvenirs d’infirmiers en asiles psychiatriques, ou Eddy Milveux (Milan). Sur son blog hébergé par LeMonde.fr, Les nouvelles de la jungle (de Calais), elle raconte avec Yasmine Bouagga le quotidien des migrants et des demandeurs d’asile qui cherchent à traverser la Manche, à partir de situations observées lors de séjours sur place, en allant à leur rencontre.

La fabrique pornographique - Extrait 1

La fabrique pornographique raconte l’histoire d’Howard, agent de sécurité dans un grand magasin, Noir, grand et musclé. Chez lui, il regarde du porno et apprécie tout particulièrement Pamela, une véritable star du X. Lorsqu’il la croise à un salon de l’érotisme, elle lui propose de l’accompagner sur un tournage pour participer à quelques scènes. Après cette première expérience concluante, il enchaîne les piges. À condition d’amener une fille, qui n’a jamais tourné, c’est plus vendeur, il peut participer à un tournage de plusieurs jours dans une villa avec piscine en Espagne. Betty, une collègue vendeuse, avec qui il entretient une certaine complicité sexuelle, le suit et ils rejoignent la petite troupe composée du réalisateur, de l’équipe technique et des autres actrices et acteurs.  Au fil des scènes (explicites), mais aussi des situations et de leurs discussions (tout aussi explicites, mais dans un autre registre), on en apprend plus sur les rêves brisés, les bons et les moins bons côtés du « métier », les relations amicales qui se créent, les « salaires » (très inégaux), la fin de carrière précoce de la plupart des actrices (surtout) et acteurs, le racisme, les plans foireux ou… l’après (souvent honteux et caché). Ni porno amateur, ni superproductions, c’est à une plongée dans les productions professionnelles « moyennes » qu’est invité le lecteur.

Le dessin assez « simple » de Lisa Mandel permet d’aborder tout en douceur un sujet assez difficile, sans tomber ni dans la dénonciation morale visant à indigner le lecteur ni dans le catalogue de fantasmes visant à l’exciter. Si les scènes sont évidemment explicites, elles sont désenchantées. En effet, les contraintes techniques et physiques qui imposent contorsions et arrangements tout au long de la capture des images sont ici mises à nu, donnant à voir l’obligation de recommencer des scènes malgré la fatigue, pour changer le cadrage, la luminosité ou l’angle de pénétration. En noir et blanc, avec un faible nombre de cases par pages, le rythme de la BD est soutenu et entraîne le lecteur à tourner rapidement les pages, pour connaître la suite de l’histoire. Les dessins changent sensiblement selon qu’ils présentent la vie des protagonistes ou leur passage devant la caméra, leur mise en fiction. Les gros plans et l’usage des codes visuels et esthétiques du genre rendent le dessin réaliste, malgré des airs (faussement) naïfs et enfantins.

La fabrique pornographique - Extrait 2Les personnages discutent beaucoup entre eux, ce qui permet d’en savoir plus sur le milieu, tout en ayant accès à leurs points de vue, à leurs doutes, à leurs envies, mais aussi à leurs découvertes, apprentissages et désillusions. Pari réussi donc, même si, par moments, on aurait aimé en savoir encore plus et comprendre ce monde social dans toute sa complexité. Pleine d’humour, amusante mais également une opportunité d’en savoir plus sur une réalité méconnue, La fabrique pornographique n’est pas qu’une simple adaptation, elle est une œuvre à part entière, qui documente mais, surtout, raconte une histoire profondément ancrée dans la vraie vie. À lire donc, et à faire connaître (en se la passant sous le manteau si nécessaire).

La Fabrique pornographique, de Lisa Mandel, Mathieu Trachman, Casterman, collection Sociorama, 12 €, 168 p. ISBN : 9782203095298.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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