« La lente évasion », après la prison

La lente évasion, c’est un récit plein d’humanité, au cœur duquel se trouve Alain, un prisonnier en régime de semi-liberté (en France). La journée, il est libre. Mais chaque soir de semaine, il doit rentrer à la prison avant une certaine heure. Durant ses interstices de liberté (la journée en semaine, et les week-ends), il jongle entre le fast-food où il travaille 20 heures/semaine et l’université où il commence des études de psychologie. Si rien ne se met en travers de son parcours, pourtant semé d’embuches, il sera libre, en conditionnelle, d’ici quelques mois. C’est ce cheminement dont rend compte, de bout en bout, la journaliste Camille Polloni dans ce livre, prolongement d’un blog (Semi-libre) tenu pendant un peu moins d’une année.
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Ce livre permet de comprendre la complexité d’une trajectoire de vie, mais aussi d’un système aux acteurs multiples (prison, associations, justice, etc.) et qui tente de répondre à des injonctions contradictoires de la société (punir, mais aussi réhabiliter). Il est aussi bien écrit, rapide à lire et à un prix démocratique (aucune raison de ne pas le lire, donc !). En pratique, Alain, semi-détenu exemplaire désireux de se (re)construire une vie, Camille, l’auteure-journaliste et Julie, une assistante sociale, se sont réunis ensemble sur base régulière. Tandis que Julie soutenait Alain, lui-même faisait part de ses difficultés et de ses progrès, le tout pendant que Camille prenait des notes attentivement. Loin d’être passif, Alain est autant observateur qu’observé, et ses réflexions sur les « gens normaux » valent assurément le détour, tout comme ses anecdotes qui témoignent de la difficulté de s’habituer aux codes et aux règles présidant à cette vie « normale » !
Un mot sur Premier Parallèle, un éditeur numérique né il y a à peine un mois et on ne peut plus prometteur ! Déjà trois livres (celui-ci, ainsi que The United States of Google et Des voix derrière le voile, dont on parlera sans doute sur Culture Remains), et de nombreux autres à venir, principalement des témoignages et des documents permettant de mieux comprendre notre monde. Et, ce qui ne gâche rien, les livres sont disponibles tant en format papier qu’en format numérique, sans DRM associés, ce qui permet de les utiliser sur autant d’appareils que vous le souhaitez.
En bonus, une petite interview de l’auteure :
Bonjour Camille Polloni ! Journaliste depuis six ans, vous avez eu l’occasion de suivre Alain sur une période de près d’un an, à distance de la tyrannie de l’événement. Cela vous a permis de recueillir un témoignage dont la profondeur vous a permis d’alimenter un blog sur Rue89, et débouche aujourd’hui sur ce livre. Aviez-vous déjà pu mener une enquête sur un temps long ?
Spontanément je ne parlerais pas d’enquête, parce que cette expérience demandait davantage de patience et de capacité d’écoute que de vérifications ou de ténacité. C’est plutôt une forme de reportage au long cours, qui laisse le temps d’approfondir, de feuilletonner, de compléter au fur et à mesure, par petites touches. C’est la première fois que je travaillais de cette façon. La principale différence avec un simple article, c’est le fait de revoir plusieurs fois les personnes sur lesquelles on écrit : Alain, mais aussi Julie, son assistante sociale, et toute l’équipe qui travaille avec elle. Cela crée des liens plus profonds qu’une seule rencontre. On finit par se connaître un peu mieux les uns les autres, se retrouver devient une habitude, et pour ma part j’ai un retour plus précis et plus sensible sur mon travail, au fur et à mesure. Certainement qu’on écrit différemment, quand on ne se contente pas de venir, poser des questions et repartir. La rédaction du livre m’a aussi permis de réfléchir à mes pratiques de journaliste, à mon rapport aux sujets.
Et comptez-vous tenter de reproduire l’expérience ?

Pas la même, bien sûr, mais ça donne envie de mener de nouveau des projets qui ont du sens, à plus long terme que l’actualité immédiate. Prendre le temps de s’attacher à des endroits, des gens et des histoires, pour mieux les raconter.

L’ancien détenu que vous avez suivi cherche désormais à mettre la prison derrière lui. En faites-vous de même ?

La postface du livre, écrite par Virginie Bianchi, le dit bien : il n’est pas facile de mettre la prison derrière soi, il en reste toujours quelque chose. Pour moi c’est très différent, puisque j’ai seulement côtoyé Alain et pas la prison en elle-même, mais à certains moments il est vrai que son expérience de la détention pouvait se révéler assez pesante. Maintenant, sa situation semble plutôt stabilisée : il travaille, a un logement plus durable qu’une simple chambre d’hôtel et poursuit ses études de psychologie en parallèle. Je continue à prendre régulièrement des nouvelles de lui, nous nous sommes revus à l’occasion de la sortie du livre, et s’il le souhaite aussi nous continuerons à discuter de temps en temps.
Allez-vous continuer à approfondir cette thématique de la peine sur laquelle il y a encore tant de choses à dire ou d’autres projets vous occupent-ils dans l’immédiat ?
A Rue89, je suis chargée des sujets police/justice en général, donc je n’aborde pas que la question de la condamnation et de la prison, mais je compte bien y revenir régulièrement. Pour vous donner un exemple, la semaine dernière j’ai publié un article sur un ancien braqueur, dont le bracelet électronique sonnait de manière intempestive, au point de le renvoyer en prison. Je m’intéresse à la complexité des formes de contrôle qu’impliquent la détention mais aussi les différents aménagements de peine qu’on pourrait voir, a priori, comme plus « faciles » à vivre. Ce n’est pas toujours le cas.

À l’issue de cette expérience, votre regard sur la prison et ceux qui s’y trouvent a-t-il changé ?

Je ne pense pas avoir eu de préjugés particuliers sur la prison et ses occupants avant de commencer. Mais une expérience comme celle-ci apporte forcément une connaissance plus fine. Chaque rencontre avec un détenu, un surveillant ou toute autre personne intervenant en prison est enrichissante.
À l’un ou l’autre endroit, vous émettez des doutes sur la parole de celui dont vous recueillez le témoignage. Dans quelle mesure pensez-vous que ce que vous relatez soit vrai ? Cette incertitude sur la véracité de l’histoire rapportée n’est-elle pas problématique ?
Ce que j’explique dans le livre, c’est que la démarche de départ représente un vrai parti pris : assister aux rendez-vous entre un détenu et son assistante sociale, sans intervenir, et les raconter. En tant que journaliste, je suis davantage habituée à poser des questions, à avoir une écoute active et participante, voire à confronter mes interlocuteurs à leurs contradictions. Là, j’ai travaillé différemment. Plus que des doutes sur la véracité de l’histoire, je dirais que cette façon d’écrire laissait à Alain la possibilité de se présenter d’une certaine façon. S’il n’avait pas voulu évoquer son passé, je ne l’aurais pas forcé à répondre sur ce point. S’il a volontairement fait ressortir un trait de son caractère plus qu’un autre, je l’ai laissé faire. S’il voulait embellir un épisode de sa vie, ou taire un moment plus gênant pour lui, il en avait la possibilité. Je suis partie du principe que même lorsqu’on est détenu et donc habitué à la contrainte, on a le droit de ne pas être interrogé comme dans un commissariat lorsqu’on accepte de confier son histoire à une journaliste. Il n’empêche que sur l’essentiel – les faits qui lui étaient reprochés, la durée de sa peine, les grandes dates de sa biographie et la sincérité de son témoignage – je n’ai pas de doutes.
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La Lente évasion. Alain, de la prison à la liberté, de Camille Polloni, publié en partenariat par Premier Parallèle et Rue89, Paris, 2015, 158 p., 4,99 € (ebook) ou 12 €. ISBN : 979-10-94841-03-7.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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