Le Musée Royal d’Afrique centrale, en mode décolonisé

© RMCA, Tervuren, photo Jo Van de Vijver

Depuis les années cinquante, soit à l’époque du Congo belge, la scénographie du musée né de la volonté de Léopold II, n’avait pas connu de modification significative. L’importante rénovation entamée en 2013 a donc aussi été l’occasion d’une profonde modification de la scénographie, avec pour objectif de la vider de sa substance colonialiste. C’est donc un Musée Royal de l’Afrique Centrale métamorphosé qui s’est rouvert au public le dimanche 9 novembre après cinq longues années de travaux.

Un nouveau nom pour un nouveau départ ?

Ne dites plus Musée Royal de l’Afrique centrale, mais AfricaMuseum. Signe des temps, après avoir successivement porté le nom de Musée du Congo, Musée du Congo belge et de Musée Royal de l’Afrique centrale à l’indépendance du Congo, angliciser le nom dudit musée semblait une étape incontournable pour ancrer l’institution dans son époque. Exit donc l’adjectif royal, mais bannir le nom et l’ombre de Léopold II est une tout autre affaire.

Comment combiner cette volonté de décolonisation de la scénographie et un espace muséal qui affiche quarante-cinq fois le monogramme de Léopold II gravé dans la pierre ? C’est à cette question complexe qu’on dû répondre les équipes du musée. Pour réussir cet exercice d’équilibre, le musée s’est résolument ouvert à la communauté africaine de Belgique par le biais d’une collaboration avec le COMRAF (Comité de concertation entre la diaspora africaine de Belgique et le musée de Tervueren). Cette approche centrée sur le dialogue est digne du plus grand intérêt car assez unique au regard de l’approche timoré des autres pays coloniaux vis-à-vis de leur passif colonial et des  institutions qui en entretiennent l’héritage.

 © RMCA, Tervuren, photo Jo Van de Vijver

Pour autant, le musée métamorphosé est loin, très loin même, de faire l’unanimité. Certains membres de la diaspora congolaise estiment que l’intention était bonne, mais que la promesse de décolonisation est loin d’avoir été tenue. D’autres, parmi les avocats de « l’œuvre coloniale », estiment que la scénographie du musée est brouillonne et a été remaniée « à la sauce bien pensante ». De son côté, le roi n’a pas assisté à l’inauguration en grande pompe. Officiellement parce que le musée n’est pas encore entièrement achevé. Il se murmure cependant qu’il s’agissait surtout d’épargner au monarque la même mésaventure que son oncle, le roi Baudouin, lors de l’indépendance du Congo, soit un discours conflictuel et par trop critique vis-à-vis de la Belgique. Incontestablement, le débat autour de le colonisation reste vif et la question du musée continue de diviser malgré une scénographie revue et corrigée de aspects colonialistes.

Un musée en mouvement

L’insatisfaction des uns et la déception des autres ne doivent pas occulter le principal : l’AfricaMuseum est une incroyable et belle vitrine sur l’Afrique centrale. Une vitrine dans un écrin tout aussi incroyable.

Le long couloir qui relie le nouveau pavillon d’accueil et le musée abrite la fameuse pirogue de 22,5 m de long, histoire d’impressionner le visiteur novice et d’exhumer quelques souvenirs à ceux qui redécouvrent le musée. King Kasaï, l’illustre éléphant du musée a également retrouvé une place de choix, ainsi que les crocodiles dont la salle est un musée dans le musée. Une salle restaurée, mais préservée dans sa scénographie originelle pour illustrer la manière dont, dans les années 1920, la nature congolaise était collectée, conservée, représentée et exposée.

Très symboliquement, l’histoire du musée et son aspect colonialiste sont relégués dans un espace qui tient plus de la cave que de la salle d’exposition, un espace qui n’est cependant pas voué à l’omission du visiteur puisqu’il fait le lien entre le nouvel espace d’accueil et le bâtiment historique qui reste le cœur du musée. S’y retrouvent les sculptures coloniales, telle celle de l’homme Léopard, mais la vitrine dédiée à Émile Storms, militaire et explorateur controversé, a elle disparu.

 © RMCA, Tervuren, photo Jo Van de Vijver

La volonté est donc bien de ne pas effacer le passé du musée mais de le mettre en perspective, de parler de la colonisation sans l’honorer.

Un musée cohérent et contemporain

L’exposition permanente que le musée offre désormais à voir s’articule autour de deux principes : montrer une Afrique contemporaine en dialogue avec son passé et apporter de la cohérence à des collections précédemment exposées de manière peu harmonieuse.

Cinq thématiques ont été dégagées pour réaliser cette cohérence : rituels et cérémonies, langage et musique, ressources, paysages et biodiversité, histoire. Ces thématiques et la volonté d’évoquer l’Afrique d’aujourd’hui se matérialisent de différentes façons. Ainsi la salle « paysage et biodiversité » aborde-t-elle les problèmes liés au changement climatique. La salle consacrée aux ressources s’intitule en réalité « le paradoxe des ressources », parce qu’elle s’intéresse aux richesses naturelles incommensurables du Congo bien entendu, mais également à la contradiction entre cette richesse et la pauvreté de la population.
Plus réjouissant, la salle « rituels et cérémonies » présente des objets traditionnels se rattachant à des étapes clés de la vie des êtres humains (naissance, mariage, mort,…) et qui sont mis en relief par des témoignages filmés d’habitants du Congo, du Rwanda et du Burundi.

Cette volonté de l’AfricaMuseum d’être dans son temps, orienté vers l’avenir et optimiste, se manifeste de manière singulière et spectaculaire entre les salles de sciences humaines et les salles de sciences naturelles. Dans cet espace, ce carrefour, se déploie Moseka, « jeune fille » en lingala. Moseka mesure 1m90 de haut et se tient sur un socle d’1m10. Moseka règle la circulation à Kinshasa et dans les grandes villes du payes. Elle est infatigable et incorruptible, car Moseka est un robot-roulage qui a obtenu des résultats probants en matière de sécurité routière. Cette invention futuriste est congolaise est l’œuvre d’une ingénieure, madame Thérèse Izay Kirongozi. Preuve que le Congo est dynamique.

Question dynamisme, le visiteur ne sera pas en reste, puisque les salles d’angle invitent le public à être actif. Un de ces salles est consacrée à la musique congolaise (rumba, soukous,ou ndombolo) et dispose même d’une piste de danse. Une autre salle d’angle propose un atelier pour obtenir des clés pour mieux appréhender les photos et films coloniaux, tandis qu’une troisième est dédiée aux enfants.

Enfin, le résultat le plus touchant de la nouvelle approche du musée est la présence d’œuvres d’art contemporaines dans plusieurs lieux du musée. Des artistes contemporains congolais ont en effet investi les lieux pour créer un dialogue avec l’art africain traditionnel ou remettre en question certains vestiges de la colonisation. Les œuvres les plus marquantes en ce sens sont celles d’Aime Mpane et de Freddy Tsimba. Ombres, l’œuvre de Freddy Tsimba, est une installation qui, par un jeu d’ombres, ajoute les noms de victimes congolaises de la colonisation à ceux des 1508 militaires belges morts au Congo pendant la conquête de l’État indépendant.

 © RMCA, Tervuren, photo Jo Van de Vijver

L’œuvre d’Aimé Mpané, Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant, une monumentale tête d’africain de profil en bois ajouré, est installée dans la Grande Rotonde, face aux sculptures  protégés et polémiques vantant les mérites de la colonisation, dont La Belgique apporte la civilisation au Congo.

Une invitation au voyage

Au sortir de deux heures de déambulation à travers les salles de l’AfricaMuseum, c’est le sentiment d’émerveillement qui domine, pas la déception. L’exposition permanente invite au voyage et à la découverte d’un pays continent aux richesses humaines, culturelles et naturelles immenses. Grâce à ses collections et à sa nouvelle scénographie, l’AfricaMuseum réussit à immerger le visiteur dans cette région pleine de contrastes et de surprises. Mieux, il le conscientise et le sensibilise en rompant définitivement avec la représentation fantasmée de l’Afrique, son fond de commerce avant la rénovation.

La première exposition temporaire, attendue d’ici un an, sera l’occasion pour le musée de mettre l’Afrique centrale encore un peu plus en lumière et d’exposer d’autres joyaux de son immense collection, dont l’exposition permanente ne présente qu’un petit dixième. Ceci en embrassant avec bonne volonté la question de la restitution aux pays africains de certaines pièces de cette collection. Preuve, s’il en faut encore une, que la transformation du musée est loin d’être exclusivement esthétique.

D’un point de vue pratique, l’AfricaMuseum ne disposant pas encore de son propre parking (celui-ci n’arrivera qu’en 2020 suite à quelques retards), il est fortement conseillé de privilégier les transports en commun pour se rendre au musée, et particulièrement le tram 44. La ligne du tram 44, qui suit l’Avenue de Tervuren et traverse un bout de la forêt de Soignes, est une des plus belles ligne de tram d’Europe. Ce serait dommage de ne pas combiner les beautés de l’Afrique à celles de Bruxelles.

Vous trouverez sur le site du musée toutes les informations utiles à votre future visite.

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Comme le dit si bien Pascal Quignard, "Ecrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain". Ou encore Alphonse de Lamartine, "La critique est la puissance des impuissants". Mmh, pas très cohérent tout ça. Pour ma part, et pour contredire Sheakspeare, la critique n'est pas aisée et je ne suis pas dans l'aisance. J'écris néanmoins parce que c'est par moment assez jouissif, comme l'exprime si bien l'ami Quignard. A part cela, j'aime le cinéma, la bd, la musique et les citations à la con.

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