Lear à outrance au Théâtre National

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la version du Roi Lear d’Olivier Py n’a pas laissé indifférents public et critiques lors de sa création au Festival d’Avignon en juillet dernier. Ce serait donc mentir de nier que les revues assassines avaient titillé notre curiosité, et qu’on avait un peu hâte de se forger notre propre opinion. Et nous avons bien fait !

Alors oui, c’est vrai, Olivier Py n’y va pas avec le dos de la cuillère. La mise en scène est outrancière, brutale, caricaturale, grandiloquente. Mais elle se justifie, car elle rend d’autant mieux le trouble de ce royaume chancelant, dans lequel Lear a abdiqué, divisé son royaume entre ses deux filles, les viles flatteuses Goneril et Regan, au détriment de Cordélia, bannie pour avoir préféré le silence à la flagornerie. Les symboles utilisés sont certes grossiers (on pense à la très noire représentation motorisée d’Edgard, fils illégitime du compte de Gloucester, au tutu amidonné et au bâillon de la muette oie blanche Cordélia, au trou – origine et fin du monde- occupant le centre du plateau), mais ils participent à l’esprit bouffon, parfois vaudevillesque dont certaines répliques de Shakespeare témoignent encore, et que l’on imagine volontiers être en vogue à la cour d’Elizabeth au XVIIème.

Lear 2

Dans le monde décadent décrit par Shakespeare, Py projette notre société et nos errances. Les repères, à l’image du décor, sont brouillés et mouvants, tandis que la mise en scène oscille entre farce, comptine, tragédie et pantomime pour mieux nous dérouter. Dans cette société en faillite, les enfants sont traîtres et cupides, la bestialité et l’hyper-sexualisation sont devenues la norme. Lear (Philippe Girard, convainquant de détresse), monarque déchu, égaré, illuminé, croule sous le poids des squelettes, séquelles de la barbarie induite par les excès du pouvoir.

Cette proposition amènent d’intéressants questionnements : Doit-on y voir un message sur les risques de la démission du politique, en ces temps troublés et au lendemain d’un scrutin en France qui, à l’heure où nous écrivons ces lignes, promet de faire funestement tache dans l’histoire de la tradition républicaine ? Devrait-on y lire une critique de notre société surmédiatisée, tandis que Lear apprend à ses dépens que la parole ne garantit pas la vérité, et que les néons barrent le fond de la scène d’un criard « ton silence est une machine de guerre ».

Lear 3

Malheureusement Py, dans sa recherche effrénée de la performance esthétique et stylistique, pêche certainement par son désir d’en faire trop et d’avoir fait le choix de ne pas faire de choix. Il le paie au prix de la lisibilité de son intention, et certaines décisions restent indéchiffrables, à l’instar de l’apparition subite d’un cerf au premier plan, de la tendance à la déclamation adoptée communément par le groupe d’acteurs, des attitudes volontairement ridiculement maniérées de Cordelia ou encore de l’amourette fulgurante de Lear et Tom, qui tourne, on doit bien l’avouer, un peu au porno ridicule.

Malgré tout, la pièce tient la route, grâce à des interprétations puissantes et convaincantes (Nâzim Boudjenahen en un Edmond habité et maléfique, Jean-Damien Barbin en fou malicieux et plein de ressources et Matthieu Dessertine en Tom/ Edgard digne et droit en tête), mais aussi à quelques belles trouvailles, comme ces chaises sur la falaise de Douvres ou le royaume divisé d’un coup de couteau sur une feuille de papier.

Tandis que Py, tout à la radicalité de son interprétation du texte et à l’intransigeance de sa mise en scène, n’hésite pas, à quelques semaines des attentats de Paris, à faire apparaître des terroristes en treillis, cagoulés et armés de kalachnikovs sur scène pour signifier le chaos du monde, résonne la dernière phrase d’Ecosse : « Dans ces temps de malheur à quoi bon des poètes ? »

Retrospective sur Le Roi Lear d’Olivier Py qui se jouait du 03 au 05/12/2015 au Théâtre National

Traduction & mise en scène : Olivier Py

Scénographie, décor, costumes et maquillage : Pierre-André Weitz

Avec : Jean-Damien Barbin, Moustafa Benaïbout, Nâzim Boudjenah (Comédie Française), Amira Casar, Céline Chéenne, Eddie Chignara, Matthieu Dessertine, Emilien Diard-Detoeuf, Philippe Girard, Damien Lehman, Thomas Pouget, Laura Ruiz Tamayo, Jean-Marie Winling

Tarifs : de 11€ à 20 €

Durée du spectacle : 2h40

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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