Une aussi longue absence: une Palme d’Or méconnue

Malgré le Prix Louis Delluc (l’équivalent du Goncourt au cinéma) et sa Palme d’Or en 1961 au Festival de Cannes, Ex-æquo avec Viridiana du subversif Buñuel, Une aussi longue absence de Henri Colpi est un film méconnu totalement tombé dans l’oubli.

Très rarement diffusé à la télévision, jamais ressorti en salles, ce film est pourtant l’oeuvre d’un grand artiste: Henri Colpi, monteur célébré pour pour son travail aux côtés d’Alain Resnais, Clouzot ou Chaplin, qui, malgré le début d’une fructueuse carrière, ne comptera finalement que quatre longs métrages de cinéma et ne connaîtra jamais la postérité méritée.

Ce film rare, qui vient d’être restauré et ressort dans certaines salles, ne manque pourtant pas de qualités. En découvrant Une aussi longue absence, on mesure l’injustice d’un tel traitement car tout ici, du scénario à la mise en scène, de la musique au montage, est passionnant.

UNE AUSSI LONGUE ABSENCE

Depuis la disparition de son mari, déporté par les Allemands en 1944, Thérèse Langlois (Alida Valli) tient seule son café à Puteaux. Un clochard (Georges Wilson) passe régulièrement devant son café et, après quelques hésitations reconnaît formellement son mari, déclaré mort depuis quinze ans…
Mais ce clochard est amnésique, il ne la reconnaît pas. Il a perdu la mémoire, après une évasion probable d’un camp de concentration et ne se souvient d’aucun élément de son passé. Il n’a qu’une mémoire, celle de la musique, de la musique italienne d’opéra qu’il chantonne à tout va, mais ignore d’où cette mémoire lui vient…

Un scénario de Marguerite Duras

Le scénario du film est proposé à Colpi par Marguerite Duras, à cette époque nouvelle coqueluche du cinéma français. Le sujet est ainsi typiquement durassien : l’obstination d’une femme amoureuse, seule face au vide, à l’absence et au souvenir de l’être aimé.
Le film se situe entre Hiroshima Mon Amour (le devoir de mémoire) et La Douleur, l’essai autobiographique de Duras dans lequel elle se confronte au retour des camps de Robert Antelme, son mari déporté pour raisons politiques. Entre souffrance, désespoir et culpabilité, Duras (Thérèse, le personnage de Alida Valli dans le film) livre un combat quotidien afin de savoir si son mari est toujours vivant.

A travers le combat de cette femme qui cherche inlassablement à faire retrouver des bribes de souvenirs à cet homme qui n’en a plus, Une aussi longue absence est un film envoûtant sur la mémoire (et le devoir de mémoire) mais aussi une déchirante réflexion sur le doute et sur l’espoir. 

Face à l’espoir secret de cette femme obstinée (parfois au-delà de la logique et de la raison , de voir revenir un jour le disparu et face à cet homme que personne d’autre ne peut reconnaître (pas même sa famille lors d’une scène magnifique et typiquement durassienne où on martèle des noms, des dates et des lieux dans l’espoir vain de faire coïncider le mot et la vérité), l’ amnésie reste malheureusement totale et impitoyable.

UNE AUSSI LONGUE ABSENCE

La musique

La musique occupe ici une place primordiale, c’est l’enjeu central du film car c’est la seule mémoire que possède « le mari », celle de la musique, en particulier des airs d’opéra, même si il ignore d’où lui vient cette mémoire. Elle est le personnage principal (avec Thérèse et le clochard) incarnant le dernier espoir pour Thérèse que la mémoire affective de « son mari » lui revienne à l’audition de la musique sur laquelle ils aimaient tous deux danser autrefois et que ce dernier aimait tant comme la célèbre chanson « Trois petites notes de musique » crée par Cora Vaucaire (écrite par Colpi lui-même et composée par George Delerue, la reprise de  Gréco et Montand est aujourd’hui devenue un classique).

Mise en scène par Thérèse dans une tentative vaine et désespérée de retrouver une intimité disparue, impossible non plus d’oublier cette scène magnifique, délicate et infiniment mélancolique, qui convoque la musique: Thérèse et « son mari » écoutant un air d’opéra devant un juke-box, dans le café désert qui, soudain, prend des airs de théâtre miniature.

Puteaux: la banlieue parisienne des 30 Glorieuses

Le film est tourné pendant l’été 1960, entièrement en décors naturels en banlieue parisienne à Puteaux (ville des Hauts de Seine à deux pas de Paris qui accueille aujourd’hui le célèbre quartier de La Défense), dont une bonne partie dans le café et aux abords de la Vieille Eglise ainsi que sur les bords de Seine.
Puteaux, cette banlieue industrielle et ouvrière qui verra naître le futur quartier de la défense, et qui est le théâtre de ces retrouvailles, n’a pas été choisi par hasard. Car Une aussi longue absence est un film de son temps, nourri des enjeux sociaux et politiques des années 60, celle des Trente Glorieuses et sa période de prospérité et de forte croissance économique. Le film dépeint ainsi le travail pour tous (les femmes travaillent) et les loisirs (ce sont les départ en vacances d’été). Colpi parvient ainsi à capter l’atmosphère de ce début de mois d’août à Puteaux où, juste en face, sur la Seine, les imposantes usines Renault de l’Île Seguin se sont vidées…( l’île Seguin qui jouxte la ville a abrité pendant pus de 60 ans la célèbre usine de construction automobile, fleuron de l’industrie française et symbole de la croissance et la modernité). Mais si la période est prospère, pour Thérèse, le temps semble s’être arrêté en 1944 lorsque son mari a été arrêté puis déporté par la Gestapo…

Une aussi longue absence est un film envoûtant et musical sur la mémoire à découvrir de toute urgence en version restaurée au cinéma !

UNE AUSSI LONGUE ABSENCE

 

UNE AUSSI LONGUE ABSENCE

 

Written By

Atteinte de cinéphilie aiguë, Lorraine Lambinet, fille de projectionniste, a passé son enfance dans les salles obscures. Titulaire d'une Maîtrise Arts du Spectacle et Écrits Cinématographiques, elle a touché à tous les domaines du 7ème Art aussi bien à la programmation (Festival Quais du Polar, Courts du Polar), l'exploitation (Projectionniste), la réalisation (Assistante réalisatrice) ou la production (Assistante de production long-métrage ). Aujourd'hui, elle est Directrice d'un cinéma en région parisienne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *