Made in India

Made in India. Le laboratoire écologique de la planète est un livre qui fait du bien tant il apporte de l’espoir ! Bénédicte Manier, journaliste et auteure, dont c’est déjà le cinquième livre sur l’Inde, où elle se rend régulièrement depuis une vingtaine d’années, s’est intéressée aux initiatives écologiques qui y sont impulsées par des individus et des communautés (extra)ordinaires. À distance des images de désastres écologiques qui peuvent nous venir à l’esprit lorsque l’on pense à ce pays, elle met en avant les nombreux projets qui, sur le terrain, font la différence, refusant la destruction de l’environnement et trouvant des solutions durables à des problèmes concrets qu’il était impérieux de solutionner. Ce livre, publié début novembre 2015 chez Premier Parallèle, traite notamment de réduction des déchets, d’activités économiques réimplantées localement, de partage de technologies, de débrouille, d’innovation, de bonnes idées, de promotion de la nature et de la santé, mais aussi de démocratie ou de solidarité.

Loin de concepts désincarnés, Bénédicte Manier démontre comment ces objectifs communs peuvent trouver des réponses au sein même des populations, pour créer aujourd’hui et maintenant, en Inde, mais aussi ailleurs dans le monde, les conditions et l’amorce de changements sociaux et écologiques majeurs. Ce livre rappelle que, à condition d’agir pour ce en quoi l’on croit, il n’y a pas de fatalité. En plus, il est à la fois bien documenté et très agréable à lire, ce qui ne gâche rien ! Ci-dessous, une interview de l’auteure, que vous pouvez aussi écouter lors de son passage dans l’émission Grand Angle sur TV5 Monde, si vous préférez.

Bonjour Bénédicte Manier. Vous êtes notamment l’auteure de Quand les femmes auront disparu : l’élimination des filles en Inde et en Asie (La Découverte, 2008) et de Le travail des enfants dans le monde (La Découverte, 2011). Ces ouvrages qui font le point sur des problèmes sociaux d’envergure sont, vous en conviendrez sans doute, assez pessimistes. Comment en êtes-vous venue à écrire ce nouveau livre sur un ton plus positif et encourageant, plus confiant dans l’avenir ?

Je travaille sur toutes les évolutions de nos sociétés, qu’elles soient positives ou négatives. Avant Made in India, j’ai d’ailleurs publié un autre livre, Un million de révolutions tranquilles (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2012), qui montre comment des citoyens du monde entier se mobilisent pour une société plus écologique et plus humaine : ils créent des coopératives d’énergies renouvelables, des habitats écologiques et coopératifs, des micro-banques citoyennes, des monnaies locales, et pratiquent l’agriculture urbaine et une consommation collaborative. Made in India, ce sont en quelque sorte les révolutions tranquilles indiennes : je montre en quoi la société civile de ce pays, l’une des plus dynamiques et les plus inventives au monde, peut nous inspirer. Elle met en œuvre des solutions qui, si elles étaient reproduites partout sur la planète, contribueraient à résoudre la crise écologique : des déserts transformés en oasis, des reboisements citoyens, une agriculture écologique, des villageoises formées à installer l’éclairage solaire, des territoires « zéro déchet », etc. Nous avons beaucoup à apprendre de ces solutions simples, qui ont fait leurs preuves.

Quels sont les plus grands défis écologiques et sociaux rencontrés à l’heure actuelle par l’Inde ?

Le pays subit l’impact d’un développement industriel accéléré, concentré sur quelques décennies seulement. La pollution de l’air, le saccage de nombreux écosystèmes par des sites industriels, une déforestation rapide et une très sérieuse pénurie d’eau. La population souffre de tous ces bouleversements. Les réfugiés écologiques se comptent déjà par millions, chassés des campagnes par la destruction de leurs écosystèmes, par l’épuisement des terres agricoles et des réserves d’eau. Partout émergent des tensions : pour trouver de l’eau, s’opposer à des usines polluantes ou sauver des forêts. Et, sur le plan social, ce développement accroît les inégalités, qui ont doublé en vingt ans. À l’échelle de l’Inde, les défis sont gigantesques et c’est pour cela que la société civile agit.

Les bonnes idées qui émergent en Inde sont-elles plutôt le fait de quelques personnes ou de communautés ? Est-ce un livre sur les entrepreneurs sociaux ou sur les transformations de l’Inde ?

Il y a tout cela à la fois : des individus qui agissent seuls et en groupe, des entrepreneurs sociaux et des communautés entières qui se mobilisent pour reboiser, implanter une agriculture non polluante ou créer des réseaux de santé solidaire, par exemple. Ces actions sont multiformes et elles entraînent des transformations locales, que ce livre décrit.

Quelle initiative présentée avez-vous trouvée la plus marquante ?

J’en citerais deux, parce qu’elles ont une portée universelle. La première est la métamorphose spectaculaire d’un territoire désertique du Rajasthan, grâce à un simple système de recueil des pluies. En peu de temps, les pluies ont rempli les réserves souterraines, fait réapparaître des rivières disparues et permis d’irriguer les champs. Le désert est devenu une région agricole verdoyante, reboisée et prospère, au sein d’un écosystème totalement régénéré. Et 700 000 personnes ont désormais de l’eau potable. Avec ce système, les habitants ont montré que la désertification n’est pas une fatalité : alors qu’un tiers des réserves hydriques souterraines de la planète sont classées « en détresse » et que, dans un pays comme le Mexique, la désertification chasse 900 000 personnes de leurs terres chaque année selon l’ONU, le simple recueil des pluies pourrait régénérer de nombreux écosystèmes sur la planète, vaincre la pauvreté rurale et éviter ces exodes.

Made in India - Bénédicte Manier

Dans le Rajasthan, un ancien désert a été transformé en oasis agricole par un simple système de recueil des pluies (© Bénédicte Manier).

La deuxième réalisation vient du Telangana, au centre du pays. Des paysannes illettrées ont sauvé une région touchée par la faim en changeant de modèle agricole : elles sont passées à une polyculture biologique, basée sur des semences locales. Celle-ci a profondément régénéré des terres épuisées et donné des récoltes abondantes, qui ont redonné aux habitants leur souveraineté alimentaire et leur ont permis d’exporter des surplus vers les villes. Là encore, c’est un exemple à suivre, d’autant plus que, dans un récent rapport, la FAO a lancé un cri d’alarme sur l’appauvrissement des terres arables de la planète (L’état des ressources en sols dans le monde, décembre 2015), qui pourrait à terme mettre en danger l’alimentation mondiale. Et l’ONU appelle maintenant à orienter l’agriculture vers des pratiques plus écologiques. Ces paysannes ont ouvert la voie, en démontrant qu’il est possible de régénérer les sols et que le bio peut nourrir des zones densément peuplées.

Pensez-vous que les solutions low-tech présentées dans votre livre peuvent s’appliquer dans des pays comme la France ou la Belgique où de nombreuses barrières à ces transpositions semblent exister, que ce soit de par la profusion de normes et de loi, la division du travail ou le rôle mineur des communautés, par exemple ?

Le low-tech, c’est concevoir des objets utiles, simples, avec des matériaux ordinaires. Un exemple assez connu est le Jaipur Foot, une prothèse de pied ou de jambe, à base de bois et de caoutchouc recyclé, légère, souple et incroyablement efficace. Elle a été conçue en 1975 par des médecins indiens et c’est la plus utilisée au monde : elle équipe 1,3 million de personnes amputées dans 27 pays. Peu coûteuse, elle est aujourd’hui distribuée gratuitement par une ONG. Pourtant, nos pays hyper-réglementés préfèrent des équipements coûteux, produits par des firmes privées. Nous manquons de pragmatisme.

Et puis, c’est aussi une question de regard : nous ne savons plus inventer de solutions simples, alors qu’elles existent. En Inde ou en Afrique, des entrepreneurs sociaux ou de simples bidouilleurs construisent des ordinateurs avec des pièces recyclées. D’autres inventent des éclairages solaires individuels peu coûteux. Un jeune étudiant indien vient de trouver le moyen de récupérer, chez soi, l’encre d’une page imprimée pour la recycler et réutiliser le papier. Aucun frein réglementaire n’empêche ce genre de solution low-tech, c’est juste de l’ingéniosité. À nous de la retrouver. Le développement des Fab-Labs traduit d’ailleurs en partie cet état d’esprit. Cela dit, de nombreuses initiatives ont quand même pu se développer dans nos pays en dehors de tout cadre réglementaire : les habitats partagés, les techniques open source ou l’agriculture urbaine du mouvement des Incroyables Comestibles, par exemple.

Actuellement, les problèmes sociaux et environnementaux rencontrés par l’Inde semblent en hausse, malgré les solutions alternatives et durables que vous présentez et qui sont mises en œuvre sur le terrain. Avez-vous observé une tendance qui vous laisse penser que cette tendance va s’inverser à court ou moyen terme ?

On peut faire le même constat dans le monde entier : la planète va de moins en moins bien et, en même temps, les alternatives mises en place par les citoyens sont chaque jour plus nombreuses, parce que le monde n’a jamais connu une génération aussi informée, connectée, consciente des enjeux climatiques et aussi active. L’Inde est un concentré de ce monde : le pays est engagé dans un mode de développement non soutenable et, pourtant, de plus en plus d’Indiens agissent pour plus d’écologie et de solidarité. Est-ce que ça va changer le pays tout entier ? Sûrement pas, mais leurs solutions ont déjà un impact sur des millions de personnes et sont partagées avec plusieurs pays d’Afrique. C’est déjà beaucoup. Et exemplaire ! Aujourd’hui, ni la société civile, ni les dirigeants n’ont de toute façon le pouvoir de modifier la course du monde. Mais ce qui est nouveau, et qui compte, c’est la multiplication des changements locaux qui, eux, apportent du concret.

Made in India - ONG DDS

En réutilisant les semences locales, des paysannes du Telangana ont sorti 200 000 habitants de la faim et leur ont redonné leur souveraineté alimentaire (© ONG DDS).

À quels lecteurs s’adresse votre livre ? Pensez-vous qu’il peut contribuer à un changement des mentalités et/ou des pratiques en Europe ?

Changer, je ne sais pas, mais rencontrer, fédérer les mentalités nouvelles, oui. Mon précédent livre, Un million de révolutions tranquilles, a reçu un accueil enthousiaste parce qu’il montrait pour la première fois que des citoyens du monde entier partageaient la même prise de conscience, la même envie d’un autre monde. Il a donné à beaucoup de personnes l’envie d’agir à leur tour, a suscité des rencontres-débats et reçu le Prix 2013 du Livre de l’Environnement. Il a aussi inspiré directement des documentaires comme L’urgence de ralentir ou Demain. Made in India s’inscrit dans la même ligne. Il s’adresse à la fois aux lecteurs curieux de l’Inde, parce que c’est un voyage dans un pays dynamique et surprenant, ainsi qu’à tous ceux qui ont envie de voir à quoi ressemble une écologie concrète, pratique, qui change la vie des gens.

Avez-vous déjà d’autres projets de livres en tête ?

Je prépare une édition actualisée de Un million de révolutions tranquilles, avec davantage d’initiatives citoyennes, qui sortira cet été.

Made in India. Le laboratoire écologique de la planète, de Bénédicte Manier, Premier Parallèle, 2015, 160 p., 5,99 € (ebook sans DRM) ou 14 € (imprimé). ISBN : 979-10-94841-14-3.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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