Médor, un nouveau trimestriel revigorant

Avez-vous déjà entendu parler de Médor ? Pas le chien, mais le nouveau magazine belge, coopératif et indépendant d’enquêtes et de récits. Si vous n’en avez pas encore entendu parler, continuez à lire cette page, ça vaut la peine !

Depuis plusieurs mois, les dix-neufs fondateurs de Médor ont intensifié le mouvement. Ce qui n’était encore il y a trois ans qu’une idée un peu folle et utopiste est en effet sur le point de se concrétiser. C’est désormais chose faite, depuis début décembre 2015 et la parution du premier numéro. Face à la course au clic des médias traditionnels qui s’accompagne d’une uniformisation et d’un affaiblissement du contenu proposé, le magazine prend le chemin inverse, celui d’un slow journalisme qui se donne le temps nécessaire pour faire mûrir ses articles afin d’élever le débat et de proposer des informations traitées avec un recul critique suffisant. Concrètement, cela signifie des articles qui s’étalent sur plusieurs pages (parfois plus d’une dizaine), qui sont réalisés à partir d’un réel travail d’investigation sur le terrain ou sur base de données rassemblées par le journaliste et non par une agence de presse, mais aussi une équipe qui rassemble des auteurs aux profils différents et complémentaires, pour éviter de porter un regard univoque – et donc moins riche – sur la société belge, ses enjeux, ses tensions, sa pluralité.

Médor 1

Médor se distingue aussi par sa mise en page singulière résolument ancrée dans son époque (voire déjà quelques pas plus loin ?). Le graphisme est réalisé sur des logiciels libres en HTML et en CSS (langages utilisés habituellement pour le codage de sites internet), ce qui lui donne un côté un peu artisanal tout en faisant son originalité par rapport aux autres médias qui utilisent tous les quelques mêmes logiciels. Aussi, chaque article allie, tout au long de sa conception, un auteur pour le texte et un auteur pour le visuel. Ils réalisent ainsi un projet commun et intégré qui permet de ne pas reléguer l’image à sa fonction habituelle et assez réductrice d’« illustration ».

Au menu de ce premier numéro, plusieurs catégories d’articles, assez longs ou très brefs, hyper sérieux ou plus légers, plus politiques ou plus culturels, dont certains en particulier peuvent être soulignés. Ainsi, Chloé Andries consacre un article à des ateliers d’auto-observation gynécologique visant à permettre aux femmes qui le souhaitent de se « réapproprier » leur corps et le regard habituellement posé sur celui-ci. Philippe Engels s’intéresse aux « troubles pratiques » de certains administrateurs de la SNCB, nommés par les partis politiques, pendant des années (aux dépens de l’intérêt public ?). Quant à David Leloup, il se penche sur les pratiques pour le moins étonnantes d’une entreprise pharmaceutique belge, Mithra, largement soutenue financièrement par les pouvoirs publics wallons, malgré un potentiel d’innovation que le journaliste présente comme encore plus qu’incertain (l’entreprise a d’ailleurs essayé de faire interdire la publication de ce premier numéro de Médor, finalement sans succès). Soulignons enfin l’article, particulièrement brillant et inattendu, de Jean-Michel Leclercq qui retrace la généalogie de sa famille afin de mettre en évidence le passé commun des Wallons et des Flamands, largement oublié aujourd’hui, et de nous rappeler l’importance de l’entretien de notre mémoire collective afin de ne pas céder aux simplifications réductrices et aux appels à la défiance en vogue actuellement entre les communautés qui forment la Belgique.

Médor 2

Au final, le premier numéro de Médor répond à ses promesses et mérite assurément de rencontrer un large lectorat, ce qu’on lui souhaite. Seul bémol peut-être, le prix: 17 € (15 € en cas d’abonnement). Ce prix est plus qu’honnête vu les 127 pages de journalisme de qualité offertes en échange, et s’explique par la fabrication artisanale de l’information, mais aussi la volonté farouche de se montrer juste dans la rémunération des auteurs.

Médor : les yeux ouverts. Trimestriel belge d’enquêtes et de récits, n° 1, hiver 2015-2016, 17 €. ISSN : 246-6671.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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