Nicolas Debon: « À force de tourner autour du sujet, les personnages ont commencé à prendre vie »

Alors que nous vous parlions des pérégrinations de Sylvain Savoia, il y a peu, les auteurs de BD ne semblent pas résolus à cesser d’explorer le passé, à chercher à le comprendre ou à le donner à voir. Un autre bijou est celui de Nicolas Debon. Avec L’essai (chez Dargaud), l’auteur français s’est penché sur le sort d’une petite communauté qui, au début du siècle, avait décidé de se retirer du monde pour le bâtir meilleur. Une oeuvre brillante, humaine et graphiquement fantastique. Nous avons posé quelques questions à Nicolas Debon.
Debon Nicolas noir et blanc

Bonjour Nicolas, comment vous est venue l’idée de cet « Essai » ?

C’est par hasard, au détour d’un article, que j’ai découvert l’existence de l’Essai. Au départ, il ne s’agissait que d’un fragment de phrase, et la suite est venue comme un morceau de ficelle qu’on déroule sans trop savoir ce qu’il va venir. Il se trouve que l’univers que j’y ai découvert peu à peu me parlait : le rapport à la nature, le militantisme, la solidarité, une utopie… Sans savoir au juste où tout ça allait me mener, j’ai eu envie d’en faire un album.

C’est loin d’être la première fois que vous projetez votre crayon et votre imagination dans le passé, au début du siècle passé. Qu’est-ce qui fait votre fascination de cette époque ?

Le début du vingtième siècle est une période passionnante car elle a vu l’émergence de véritables révolutions dans les domaines artistique, scientifique, technologique ou social. J’y vois aussi une sorte de moment charnière entre la civilisation traditionnelle et notre monde moderne, et enfin un temps où on croyait encore, à tort ou à raison, à des idéaux, à un progrès.

Nicolas Debon L'essai Dargaud Charpente

Dans L’Essai, où se situe la fiction et la réalité? Comment vous y êtes-vous pris au niveau de la documentation ?

J’ai passé plusieurs mois à décortiquer livres et articles, à réunir des photographies anciennes, à prendre des notes. J’ai aussi eu la chance de pouvoir me rendre sur le site de l’ancienne colonie anarchiste, guidé par des habitants d’Aiglemont, qui m’ont aussi présenté des meubles ayant appartenu aux colons. À un moment donné, à force de tourner autour du sujet, les personnages ont commencé à prendre vie, quelques scènes se sont cristallisées : une certaine réalité « autonome » se dessinait, tenant à la fois de faits historiques et imaginaires.

Avant même que l’histoire ne commence, il y a ces trois premières planches, très réalistes et naturelles, sans nulle autre parole que celles de la voix off. Est-ce vous ou le personnage de l’histoire ? Pourquoi ce choix ?

Les trois premières planches sont une évocation de l’état actuel du site de la colonie, qui s’est totalement fondu avec la forêt alentour. Les cartouches de texte sont adaptées d’une brochure écrite par les colons. C’est leur voix que je voulais faire entendre, comme un lien entre nos deux mondes, une invitation pour le lecteur contemporain à se glisser dans l’histoire.

Nicolas Debon L'essai Dargaud opposition

D’ailleurs, il y a très peu de phylactères finalement et beaucoup plus de petites cartouches n’entravant pas les paysages et les scènes dessinées. Il y avait cette volonté de ne pas trop en dire et plus de montrer ?

D’une manière générale, j’essaie de réduire texte et dessins à l’essentiel. Dans L’Essai, il y a effectivement beaucoup de séquences sans dialogues. J’ai employé ce type de narration pour tenter de figurer le lent passage du temps, les saisons qui changent, les travaux qui se répètent jour après jour. Par contrecoup, comme ils sont plus rares, j’ai essayé de faire résonner les dialogues d’une manière particulière.

Vous collez aussi au langage de l’époque avec ce patois ardennais, il vous a fallu faire des recherches ?

Au départ, je voulais donner une voix particulière aux habitants du village, un accent. J’ai réalisé qu’ils devaient connaître ce patois, et je me suis lancé tant bien que mal dans le délicat exercice de leur faire parler cette langue que j’ai travaillée assez librement à partir de lexiques.

Nicolas Debon L'essai Dargaud papillon

Ce récit est pris en charge à la première personne, soit celle de Fortuné, mais y a-t-il un peu aussi de votre voix ? Est-ce une manière de vous intégrer dans cette histoire ?

En effet, mises à part les trois premières planches d’introduction, c’est un « je » qui parle. On comprend rapidement qu’il s’agit de Fortuné Henry, mais c’est aussi une manière, pour chaque lecteur, de se glisser dans la peau du personnage principal, de se sentir impliqué dans l’histoire.

Cette communauté, vous auriez aimé y vivre ? Pourquoi ?

Les conditions d’existence y étaient certainement très rudes, en particulier le manque de confort, l’absence d’intimité. Pour ma part, et avec quelques années de moins, j’aurais pourtant été tenté cette aventure car elle portait une immense part de rêve, même si je ne sais pas si j’aurais tenu le coup très longtemps.

Nicolas Debon L'essai Dargaud champs

Vous qui êtes à la fois scénariste et dessinateur, comment vous y prenez-vous à l’aube d’une histoire ? Le scénario est-il d’abord écrit ou alors vous avancez progressivement ? Laisse-t-il beaucoup de place à la liberté du dessin ?

Le scénario et le dessin avancent de front. En amont de l’un comme de l’autre, je m’efforce de construire mes planches surtout à partir d’une structure rythmique, une coloration particulières… C’est surtout la qualité du découpage, même s’il devient au final presque invisible, qui détermine pour moi tout le reste.

Vos personnages n’ont pas des traits très distincts, ils sont flous, on les reconnaît mais, au final, ils pourraient être n’importe qui. Pourquoi ? Une manière d’impliquer le lecteur ?

Y compris pour les personnages, mes histoires passent à travers le crible de la mémoire : je cherche à suggérer davantage qu’à décrire, à travailler sur le mode du souvenir davantage que du réalisme pur. Des détails peuvent apparaître à certains moments, mais d’autres fois, comme dans la vraie vie, l’évocation d’un personnage peut se résumer à une simple silhouette, une expression ou un geste, sans avoir à figurer à chaque fois l’ensemble des détails anatomiques.

Nicolas Debon L'essai Dargaud construction

Puis, il y a ce côté rétro, comment l’avez-vous trouvé ?

Ce n’est pas une recherche délibérée, même si je crois que je suis influencé par la peinture de cette époque, des impressionnistes aux nabis, ainsi que par les vieilles photos dont j’aime l’absence d’artifices, la frontalité. Et puis la technique que j’utilise (gouache et crayons de couleur sur papier) est relativement classique, avec essentiellement deux « leviers » pour travailler mes images : chaud/froid et foncé/clair.

Finalement, l’aventure se termine suite à des prises de position trop incendiaires du journal de la communauté, ce n’est pas sans évoquer Charlie Hebdo, non ? D’ailleurs, sur votre blog, vous dédiez ce livre « aux dessinateurs de Charlie, et plus généralement aux victimes de la folie des hommes. » Ça vous a chamboulé, marqué ?

Les attentats qui ont frappé entre autres la rédaction de Charlie Hebdo ont eu lieu au moment où je travaillais aux dernières planches de l’histoire. Comme beaucoup, je les ai vécus comme un choc et une tristesse immenses, un sentiment de malaise aussi. On a pu dire beaucoup de choses sur la réaction citoyenne qui a condamné massivement ces attentats, mais j’ai trouvé rassurant d’assister à cet élan de solidarité spontané. Il y a en effet des échos avec cette histoire, notamment au moment de la publication par les colons d’articles très virulents qui ont précipité la chute de l’Essai.

Nicolas Debon L'essai Dargaud Imprimerie

Vous dites, toujours sur votre blog, de cette colonie qu’elle « a osé rêver à un monde plus juste.» C’est ce que vous tentez de faire aussi via la BD ?

On ne peut plus penser en 2015 comme on le faisait en 1900… Le vingtième siècle a vu l’émergence de beaucoup de modèles de société prônant chacun un monde meilleur ; certains ont terminé par des dictatures, des massacres. Du coup, je me méfie d’une œuvre qui aurait la prétention de changer le monde. Même si certains albums peuvent aider à ouvrir une réflexion, apporter des points de vue différents, cela ne devrait se faire qu’à un niveau personnel et limité : ils ne doivent pas se substituer à la conscience sociale et civique de chacun.

La BD est plus que jamais véhicule de réalité, porteuse de récits vécus, en reportages, en témoignages, en enquêtes. Vous qui la pratiquez en explorant le passé, qu’apporte la BD sur les terrains du réel ?

Dans le cas de mes albums, j’aborde la réalité historique en laissant librement jouer le filtre de la subjectivité, du temps qui est passé et a effacé, déformé certains détails… Cette part de subjectivité me semble opérer nécessairement dans le cas de n’importe quel récit, même ceux inspirés d’une réalité très proche du temps présent.

Quelles sont vos influences ? Qu’est-ce qui vous a amené à la bande dessinée et à l’illustration ?

J’ai suivi des études artistiques, mais c’est sur le tard, à l’âge adulte, que j’ai découvert l’immense potentiel créatif de la bande dessinée. Je me souviens que Maus, d’Art Spiegelmann, a été une révélation, et m’a donné la curiosité de m’intéresser à d’autres auteurs plus contemporains.

Quels sont vos projets, maintenant ? D’autres histoires dans le passé ou allez-vous revenir dans le présent ?

D’autres albums, j’espère… Même si j’aime vivre à mon époque, j’ai toujours autant de plaisir à retrouver le passé lorsque je m’installe devant ma table à dessin… Mais je garde dans un coin de l’esprit l’envie d’enfin écrire sur le présent… Un de ces jours peut-être !

L’essai, Nicolas Debon, Dargaud, 88p., 16,45€

Retrouvez Nicolas Debon sur son blog

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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