La nouvelle école des élites

Pourquoi les membres des couches les plus favorisées de nos sociétés occupent-ils une position aussi avantageuse ? Pour répondre à cette question, il convient sans doute de se demander comment ils y sont arrivés mais aussi comment ils font pour conserver cette position dans la durée et pour se la transmettre de génération en génération. Thomas Piketty, qui a récemment soulevé la question de la concentration des richesses et de l’accroissement des inégalités sociales qu’elle cause, n’est pas le seul à s’intéresser à ces questions et, assez logiquement, un pays aussi inégalitaire que les États-Unis produit son lot de recherches sur ces questions.

Parmi celles-ci se trouve le premier livre d’un sociologue de l’University of Columbia, Shamus Khan, récemment traduit en français sous le titre La nouvelle école des élites (paru en 2011 chez Princeton University Press sous le titre Privilege. The Making of an Adolescent Elite at St. Paul’s School). Après avoir été élève d’un lycée d’élite américain dénommé Saint-Paul, il y a enseigné, ce qui lui a donné un poste d’observation de choix pour étudier le lycée et interagir avec le corps enseignant et les jeunes. Depuis plus de 100 ans, il s’agit d’un des lycées qui forme les enfants des élites américaines, qui sont eux-mêmes destinés à occuper des positions en vue dans la société américaine de demain. Quelle éducation reçoivent-ils ? Qu’apprennent-ils ? Comment et en quoi cela les prépare-t-il à endosser leur futur ?

L’auteur décortique patiemment et dans le détail le fonctionnement de ces élites et, ce faisant, une série de lieux communs qui y sont attachés. Si ce pensionnant accueille ses élèves « au mérite » et en plaçant haut la barre des exigences, les enfants extrêmement riches forment la majorité du contingent. Si l’auteur, issu de la classe moyenne et ayant des parents immigrés, a pu, dans sa jeunesse, fréquenter l’établissement, comme un certain nombre de jeunes issus de minorités ou de milieux peu favorisés, les différences de statut entre élèves sont réelles et visibles.

L’intérêt principal de ce livre, outre le fait qu’il raconte une histoire s’appuyant sur de nombreuses descriptions de situations auxquelles a assisté l’auteur, se situe dans son apport pour comprendre comment les classes dominantes légitiment leur position. Plutôt que de se penser intrinsèquement au-dessus du lot, et détenteurs d’une culture et d’un savoir supérieurs dont ils seraient les seuls détenteurs, ces individus s’affichent plus ouverts d’esprit, plus tolérants, et valorisent une forme de méritocratie, également adoptée par une large part de la société. Évidemment, les critères selon lesquels quelqu’un est jugé méritant favorisent ceux qui ont le plus de ressources pour s’y conformer, au détriment des autres.

Ce que démontre Shamus Khan, c’est que cette école forme des jeunes qui y apprennent à incarner le privilège, et faire en sorte que cela paraisse normal et légitime, non du fait de leur position dans la société, mais de par les mérites dont ils font preuve (ou, en tout cas, ce qu’ils affichent comme tels). Leurs pratiques culturelles ne sont dès lors plus élitistes de la même manière qu’elles l’étaient auparavant. Elles témoignent désormais d’une large ouverture au monde, ayant le luxe de s’intéresser à tout, des classiques de la culture aux formes plus récentes ou plus illégitimes de celle-ci. Si le lycée et la société ici étudiés sont fort différents des contextes français ou belge, le livre n’en apporte pas moins de la matière à penser pour comprendre comment les inégalités sociales se reproduisent et s’accroissent.

Au final, La nouvelle école des élites est un ouvrage extrêmement bien écrit, agréable à lire et en prise sur la réalité. Il permet une véritable plongée dans un lieu où la plupart d’entre nous ne rentrera jamais et sur lequel plane un certain mystère. Envie d’en savoir plus sur ce livre ? Jetez un œil à cet entretien avec l’auteur qui a été publié sur La Vie des Idées.

La nouvelle école des élites, de Shamus Khan, traduit de l’anglais par Damien-Guillaume et Marie-Blanche Audollent, Marseille, Agone, 2015, 408 p., 25 €. ISBN : 9782748902402.

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