Paterson, la poétique du vide

I Scream, You Scream, We All Scream for Ice Cream

C’est bien sûr à cette scène délirante du film Down by Law que je dois mon incursion dans l’univers de Jim Jarmusch. Un univers poétique, farouchement indépendant et toujours musical.

Dans ma filmographie personnelle, tout commence par cette chanson populaire des années 20’  I scream, you scream, we all scream for ice cream pour aboutir à ce Paterson. En attendant le 12 février, date de sortie de son documentaire sur Iggy Pop, je poursuis mon exploration dans cette œuvre singulière, influencée autant par la musique punk que par la Beat Generation.

Depuis quelques années, la carrière de Jim Jarmusch me semble de moins en moins pertinente et suit la pente d’un cinéma auteurisant. Après Limits of control, film inutile mais non moins ludique, et Only lovers left alive, qui se perdait dans des considérations métaphysiques des plus affligeantes, enrobées d’un formalisme vain, mes attentes concernant le nouveau Jarmusch étaient à leur paroxysme.

Paterson est le nom d’une ville, le nom d’un homme qui traverse la vie sans vraiment y prendre part. Un conducteur de bus qui sublime son quotidien en écrivant, qui partage sa vie entre sa petite amie et son chien. Un homme qui habite dans une ville remplie de spectres d’illustres habitants tels que Lou Costello, Allen Ginsberg et son maître, le poète William Carlos Williams, dont l’œuvre maîtresse s’intitule Paterson.

Autant le dire tout de suite, les amateurs de l’adage du réalisateur Jan Bucquoy consistant à dire que la vie c’est de l’art et l’art c’est la vie, y trouveront leur bonheur. En revanche, la question doit être posée : la vie est-elle à ce point chiante ? Que la vie de ce chauffeur de bus soit ennuyante, très bien. Mais comment peut-on imaginer que la vie qui l’entoure soit à ce point soporifique ?

Il faut dire que j’écris cette critique dans le bus et qu’à aucun moment je n’ai l’impression de m’ennuyer tellement l’ambiance de la TEC est palpitante. Des discussions météorologiques inintéressantes des grands-mères au sabir crypto-fasciste de la faune qui peuple le bus, jusqu’à la poésie de ces longs travelings à travers le Borinage, tout bouillonne.

Le bus s’arrête à Boussu, « toute boue sue » comme dirait Marcel Moreau. Je me dis qu’il se dégage de ce film un sentiment de fraîcheur. Marcel Moreau, encore et toujours : « J’ai gardé longtemps de ma rencontre avec tant d’ombres une certaine tendance à rechercher au plus bas les secrets de la beauté, non sans le souci de les associer un jour à quelques altitudes. » Le bus redémarre et je me rends compte que j’avais envie de voir un autre film, un film de Jim Jarmusch co-réalisé avec Marcel Moreau. Décidément, écrire dans le bus m’éloigne des prérogatives liées à l’écriture d’une vraie critique de cinéma.

Jim Jarmusch réalise lui aussi les films qu’il a envie de voir, des films simples réalisés simplement. Ici point d’esthétisme pesant comme dans son précédent opus Only lovers left alive, mais des scènes de la vie de tous les jours magnifiquement mises en scène.

Depuis Broken Flowers, Jarmusch filme mieux les animaux que les êtres humains. Souvenez-vous de ce merveilleux face à face entre Bill Murray et ce chat névrosé. Dans Paterson, un des personnages principaux s’appelle Marvin, un bouledogue facétieux qui se révélera être la seule intrigue du film. Il reste de Paterson le sentiment agréable et positif de ces films qui donnent envie d’aller au cinéma et offrent la possibilité à Jim Jarmush de donner libre cours à son amour pour la poésie. D’ailleurs, les poèmes écrits par le personnage principal sont de l’écrivain Ron Padgett, dont Jarmusch est fan.

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Comédien, metteur en scène et réalisateur travaillant pour l'asbl La Roulotte Théâtrale. Passionné de cinéma, de théâtre et de littérature, j'ai des projets plein la tête !

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