Popcorn Melody – Émilie de Turckheim

Le soleil haut dans le ciel, le désert à perte de vue, couvert de cailloux noirs, la poussière qui envahit tout, le pierrier qui domine de sa hauteur, du maïs partout – dans les beignets, l’alcool local, qui s’insinue jusque dans les esprits –, une petite ville au milieu de nulle part dont l’activité se réduit presque exclusivement à l’usine de popcorn un peu plus loin, des maisons abandonnées et puis ces cailloux noirs, encore et encore. Au milieu de ce vaste néant, un petit supermarché, Le Bonheur, qui ambitionne d’offrir à ses clients le strict nécessaire, à savoir de quoi manger à sa faim, se laver et tuer les mouches. Trop de choix rend « malheureux comme un roi », il faut donc offrir l’essentiel et uniquement l’essentiel pour ne pas s’encombrer inutilement ou se perdre. Et au milieu de ces rayons emplis du minimum, un fauteuil de barbier où les clients s’installent et parlent de tout et de rien, de la vie à Shellawick. De l’autre côté de la caisse, Tom Eliott qui note dans des bottins téléphoniques les haïkus que ces personnes lui inspirent. Jusqu’au jour où, sans crier gare, un énorme supermarché pousse juste en face. Avec un choix et des prix tels qu’ « il faudrait être aveugle et magnifiquement con pour continuer à faire ses courses » dans ce lieu qui invite à se contenter du nécessaire plutôt que de traverser la rue et entrer dans ce temple de l’opulence et de la boulimie matérielle.

Popcorn Melody raconte la résistance d’un petit commerçant face au mastodonte industriel qui règne sur cette communauté et orchestre la destruction de tout ce qui ne porte pas le fameux bison, logo de l’usine. La moitié de ce bled paumé travaille à l’usine, et le nombre ne fait qu’augmenter. La population a le choix d’accepter de se faire lentement broyer ou de protester et finir à demi morte, les os explosés à la batte de base-ball, pour finalement rentrer dans le rang. Comment Tom peut-il lutter contre les jaunes, ces rois du maïs qui contrôlent tout ? Et de la même façon, comment pouvons-nous lutter contre cette société de consommation, ces multinationales tentaculaires qui ne laissent aucune place pour autre chose qu’elles-mêmes ?

Au-delà de cette critique de notre société, Popcorn Melody aborde la question des histoires familiales, des tragédies, du hasard de l’existence, du génocide des Amérindiens et des traces qui subsistent des générations plus tard. Le livre pose aussi la question de comment sauver un enfant talentueux d’un destin tout tracé vers l’usine alors que le monde pourrait lui appartenir ? Comment s’y prendre pour pousser une personne à quitter un endroit sans avenir pour accomplir ce dont elle est capable ?

Émilie de Turckheim fait également de son roman une ode à la simplicité et à la lenteur, que sa plume incarne magnifiquement. Popcorn Melody est une invitation à la contemplation de la vie, ce théâtre où chacun joue son rôle à la perfection. Tom Eliott écoute les histoires de ses clients comme les anciens regardaient le désert cuire sous le soleil de plomb. Le temps s’écoule, s’étire et disparaît. Il ne subsiste que la vie seule, telle qu’elle est, à l’opposé de toute l’agitation frénétique et du découpage artificiel du temps en heures, minutes, secondes qui s’effondrent quand on s’arrête. Cette unité, cette tranquillité, cette poésie nous submergent alors, la vie apparaît à nouveau. Il ne dépend que de nous de stopper cette course sans fin, de vivre enfin dans le présent et non la tête baisée dans le futur de nos agendas. C’est tout ça qui s’empare du lecteur lorsqu’il prend le temps de se retirer du monde quand se retire du monde pour tourner les pages, une par une, de ce superbe roman.

Popcorn Melody, Émilie de Turckheim, Éditions Héloïse d’Omersson, 2015, 208p., 18€.

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"Définir, c'est limiter" disait très justement Oscar Wilde (et non pas notre bon vieux Lascar Wilde).

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