Le procès Carlton, la pudeur de Robert-Diard et Boucq face à DSK

Ni BD, ni réel album de dessins commentés, voici le long compte-rendu d’un des procès français les plus monumentaux de ces dernières années. Autant par son casting emmené par DSK (qui, peu de temps encore avant, était un des intouchables les plus puissants du monde, « L’homme qui aurait pu être président ») que par le fait que ce procès ne reposait sur rien ou, du moins, pas grand-chose.

Vingt jours (seulement) après le jugement, les incroyables Pascale Robert-Diard (à la plume terriblement incisive et efficace) et François Boucq retracent ce procès hors-norme qui « a transformé 60 millions de Français en voyeurs ».

Procès Carlton - Boucq - Arrivée DSK

Pour cette critique, qu’il est difficile de passer derrière la plume acérée et remarquable de Pascale Robert-Diard. Il faut dire que la journaliste sait y faire. Alors qu’elle fêtera, en 2016, ses trente années de carrière au Monde, celle qui commença et se fit un nom dans la rubrique politique, court depuis une bonne dizaine d’années les parquets, les cours, les procès médiatiques ou pas, qu’elle chronique toujours avec le même enthousiasme. Un enthousiasme et un réel esprit critique qui lui valurent le Prix Louis Hachette pour ses comptes-rendus sur le non moins glorieux procès ELF. Autant dire que les armes, Pascale les avait pour se frotter à ce géant aux pieds d’argile qu’est ce triste procès du Carlton de Lille. Les descriptions vivantes qu’elle nous livre, sans jamais tomber dans la facilité, n’en sont que plus succulentes.

Le Procès Carlton - Robert-Diard - Boucq - Le Lombard - auteurs

Côté dessins, faut-il encore présenter François Boucq? Prolifique auteur, il avait déjà gagné sa place dans la postérité du Neuvième Art bien avant son Grand Prix du Festival d’Angoulême en 1998. Boucq, il dessine à perdre haleine, il fait mouche à chaque fois. Dans sa loufoquerie comme dans son hyper-réalisme. Cest un dieu vivant qui n’a jamais eu peur des exercices de style. En voilà un autre d’ailleurs: se retrouver au tribunal et dessiner le procès, les personnes qui en sont les acteurs; accusés, plaignants, procureur, juges… Et ça n’a rien d’évident, encore faut-il éviter les écueils de la caricature! On n’est pas là pour rigoler, il faut être sérieux, encore plus dans ce procès qui a brisé les carrières et les vies de quelques-uns des quatorze prévenus. Et Boucq ne réussit que trop bien à exprimer tout ce qu’il peut se passer lors d’un tel procès où les salubrités sont mises en jeu. Il y a une telle vivacité, un tel dynamisme dans ces comptes-rendus dessinés qu’on s’y croit. Voilà une nouvelle preuve de l’importance du crayon pour donner à voir les secrets, les ombres, les recoins, toutes ces choses qui n’invitent ni caméra ni appareil photo. Un monde dans lequel règnent les dessinateurs qui, à coup d’instantanés crayonnés, reconstituent un monde réel, et bien différent que celui attendu, imaginé et fantasmé.

Le Procès Carlton - Robert-Diard - Boucq - Le Lombard - Dominique Strauss Khan

Bien sûr, de fantasmes, il en est question dans ce procès. Comment pourrait-il en être autrement? Mais peut-être est-il finalement moins question des fantasmes des prévenus (les DSK, Dodo et autres commissaire Lagarde) que de ceux des juges d’instructions et des avocats des victimes et plaignantes fiers de conduire une telle bande face aux tribunaux. Ces derniers qui ont conduit au procès un dossier abracadabrant, fissuré de partout, fait (quand même!) de 210 pages d’ordonnance, de milliers de PV et de centaines d’heures d’auditions. Sauf que, rien de tout cela  ne pouvait mener à la condamnation de DSK et consorts. Pour peu qu’ils fassent bonne prestance lors de ce procès de trois semaines, évidemment. Ils l’ont fait, DSK encore plus admirablement: par son calme, sa voix posée, son détachement. Non, ce que ce procès prouve, et encore plus avec le présent album, c’est le triste et malsain pouvoir des médias, peu scrupuleux, mais aussi une certaine manipulation d’une justice qu’on voulait doter du code moral plus que du code légal.

Le Procès Carlton - Robert-Diard - Boucq - Le Lombard - Dodo La Saumure

Tout au long de cet album, Pascale Robert-Briard rétablit avec finesse le rapport de force, donne la parole à tous, sans vraiment juger, dans un principe d’observation et de rapport didactique pour le lecteur, avec rythme et sans toucher nullement à l’ennui. Boucq, quant à lui, ne joue pas à personnifier le diable. D’ailleurs, il serait bien difficile de l’identifier, de même que son associé ou un quelconque de ses avocats. Alors, il dessine, il accompagne la vision de Pascale Robert-Briard: entre les deux auteurs du réel (dans des genres aussi différents soient-ils), il y a réelle fusion.

Le Procès Carlton - Robert-Diard - Boucq - Le Lombard - Instantannés d'audience

Alors, forcément, il est question de sujets sensibles, scabreux, ceux d’une comparution pour proxénétisme aggravé, à ne pas aborder avec un public chaste et non-averti. Il y a « du matériel », un bon nombre de mots et actes à ranger sous la lettre X et impudique du dictionnaire de l’obscène. Et de cela, l’assistance en est voyeuse. L’assistance au sens large, comme peut l’être celle d’un « (non-)événement » aussi médiatisé, dans ses travers plus que ses vérités. 60 millions de Français, dira Maître Malka (l’avocat également de Charlie Hebdo). 60 millions… et le reste. Pourtant, aucun des deux auteurs ne tombe dans le piège du sexe facile et gratuit, ils ne se défroquent pas! Et il se dégage une réelle pudeur de ce compte-rendu, bénéfique, qui ne fait que grandir l’importance de cet ouvrage.

Le Procès Carlton - Robert-Diard - Boucq - Le Lombard - ordre moral

Car s’il est question du procès Carlton de Lille et de Strauss-Kahn et ses amis, en dépit de la particularité de ce procès hors-normes (tout autant que les pratiques de DSK, qui elles, pourtant, auraient dû rester privées), de sa spectacularité, de son premier rôle et du verbe juteux et audiardesque d’un Dodo la Saumure. En dépit de tout ça et de cette cour appelée à en juger une autre, une basse-cour; Robert-Briard et Boucq nous font vivre une réelle et fascinante incursion dans le monde de la justice, dans ses différentes étapes. Ses jeux de pouvoir et de rôles surtout; sa comédie, aussi tragique soit-elle. Les deux auteurs vont en profondeur et livrent un témoignage juste, au jour le jour et passionnant sur le fonctionnement d’un procès. Et si la porte d’entrée est de luxe, ce livre aurait très bien pu provoquer lassitude et overdose de ce sacré DSK (on les imagine bien ces appels à la raison: « encore lui!« ). Pas du tout, Le Procès Carlton parle plus du procès que du Carlton. Ce qui en fait un livre à portée de tous, haut de gamme et sublimé par la communion entre le texte de Robert-Briard et les dessins de François Boucq. Et, pour leur défense, rien à dire, sinon un grand bravo, séance tenue et jugement rendu!

Le procès Carlton, Pascale Robert-Briart et François BoucqLe Lombard, 136 pages (+ feuillet de 4 pages sur le jugement), 15€, extraits ici

Et en bonus, une manière divertissante de découvrir un peu plus le livre via ses répliques cultes, visible ici

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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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