Rétro : Urbex, du jazz au Rideau Rouge

A New-York comme à Lasne, un concert de jazz haut en couleurs.

le rideau rouge

Si les villes grossissent toujours plus en richesse culturelle et ont le privilège, voire le monopole, de maints concerts, représentations, conférences, expos, le milieu rural – lui – continue de subvenir comme il peut aux besoins d’une population concernée. Malgré les politiques et autres réformes de décentralisation, le bouillonnement des villes reste une référence et les structures des campagnes, assez peu fréquentées par le public urbain, se voient parfois insuffisantes face à la demande. J’ai eu un plaisir fou à recouvrer la campagne, de nuit, à venir sur Lasne, située vingt kilomètres au sud de Bruxelles, pour ce concert de jazz annoncé mercredi 23 mars dernier au Rideau Rouge : Urbex, l’octet du jeune batteur belge Antoine Pierre. Je profiterai de cet article pour vous présenter à la fois ce fabuleux projet musical mais également cet endroit chaleureux que je découvrai avec joie. Culture Remains est heureuse de tisser un partenariat nouveau avec cette ancienne ferme brabançonne à la programmation riche et aux qualités rassasiantes non négligeables (si ce français n’en n’est pas un, je parle d’un restaurant). Le Rideau offre un vaste choix en consommation. Une carte, au bar comme au restaurant, fournie et alléchante ; et des artistes programmés qui varient entre le folk et la chanson française, le pop rock et le jazz et sont souvent belges. Cultivons le local.Urbex Antoine Pierre

Rénové il y a de cela vingt ans, le charmant lieu fit office de restaurant durant neuf ans, cumulant les propriétaires. Le Rideau Rouge, niché dans la ferme de Brire, comme salle de concert, existe depuis douze ans. Leur agenda présente un concert « professionnel » par semaine. Soit les mercredis, soit les jeudis. Vous pourrez aussi, chaque mardi, assister aux Jam-Session. Elles connaissent un succès phénoménal paraît-il. Un moment de partage où tous peuvent venir tâter la scène. Au début, en 2004, il n’y avait rien dans la région du Brabant Wallon pour ce genre d’espace-temps réservé à la musique. Toutes les représentations commencent à 21h. L’entrée est à 12 ou 10€. Le Rideau Rouge propose une carte pour 28€ qui vous donne accès à quatre concerts. Vous économisez vingt euros grâce à elle ! L’accueil est jovial : Nicolas Fissette, et François (ou Sébastien?) et leurs collègues vous reçoivent avec un franc sourire, décontractés mais alertes. Le soir du concert d’Urbex se voyait être le lendemain des attentats de Bruxelles. Malgré les événements, la soirée a été maintenue. J’ai trouvé d’autant plus appréciable le geste de Nicolas de rendre l’accès au concert gratuit. Des gestes qui ne coulent pas toujours de source et qui prouvent bien l’envie première d’échanger avant celle de rentabiliser. Des répétitions et résidences ont lieu au Rideau en journée et sont ouvertes au public. L’établissement a nouvellement aménagé un studio d’enregistrement. Ce lieu s’est petit à petit construit à la fois un cadre où la musique foisonne, vit, et à la fois une adresse où les gens aiment venir souper. Une salle humaine.

Rideau Rouge

Avant que le concert ne commence, nous nous installons dans cette « grande salle » (quarante personnes assises pour donner une idée si location), distincte de l’autre pièce, la « petite salle » (vingt assises). L’éclairage y est intimiste, chaud, éclairé partiellement à la bougie. D’épais rideaux rouges en velours (comment faire autrement ?) tombent sur les pans de murs donnant sur la cour extérieure. Les murs intérieurs ont préservé leurs briques rouges originelles. Une imposante cheminée scinde l’un d’eux en deux. Un cachet élégant. Des poutres en chêne supportent le tout. Somme toute, une belle salle. Les sept musiciens rentrent sur le ring. Après un petit mot du leader concernant les attentats, nous voilà embarqués dans leur aventure urbaine.

Le nom Urbex vient d’une urban exploration ! Antoine Pierre concilie dans ce projet ce qui le meut : un vécu à la capitale culturelle américaine, New-York, où il aura suivi sa fin de formation jazzistique, avec l’héritage directe du jazz belge – entre-autres – de son père, Alain Pierre. Pour ceux qui ne le sauraient pas, et je ne le savais pas non plus avant de travailler dans le milieu, la Belgique est un des pays les plus prolifiques en jazz. « Urbex fait référence à la fascination esthétique pour les vieux bâtiments laissés à l’abandon que le temps s’efforce de garnir de champignons, de mérules, de taches noires, avec l’aide du froid, de l’humidité qui décollent les tapis des murs et rongent les encadrements des fenêtres ». Je n’aime pas bien que l’on propose aux auditeurs un paysage concret quand il s’agit de Musique, mais admettons. Les images, couleurs et luminosités que nous inspirent certains morceaux sont tellement subjectifs, personnels. Axer toute une image comm et marketing là-dessus est certes un choix comme un autre*. Là où l’on peut retrouver la musique d’Antoine Pierre dans une image explicite, c’est qu’il y a en effet à la fois du vivant et du déserté dans ses compositions. Un mélange équilibré qui prouve une grande maturité chez un jeune artiste. Encore une fois, les critiques musicales comme je les aime disent qu’« il y a du travail de peintre là-dedans, qui brosse de grands paysages, qui donne de l’atmosphère et du climat. Il y a quelque chose de Claude Monet, dans la fluidité, la délicatesse, l’impression (merci de nous rappeler que Monet est impressionniste). Mais aussi de Spilliaert (peinture glauque, lugubre, je ne partage pas cet avis) dans l’ambiance, le mystère (je n’ai pas trouvé la musique d’Urbex mystérieuse, plutôt franche au contraire). Et enfin de Pollock dans l’énergie, la dynamique, l’éclatements des couleurs (et ici sous vos yeux ébahis, nous touchons le comble de l’absurde journalistique) » Le Soir (pardon mais merde).

* La couverture de l’album, les photos promotionnelles ainsi que le teaser sont ancrés dans une atmosphère désertée, de friches.

Urbex

La musique d’Antoine Pierre reflète assez bien, me semble-t-il, la tendance générale de sa génération belge à composer des mélodies qui restent en tête, sont agréables et aisées à chanter. On retrouve cela chez ses comparses tels que David Thomaere, Igor Gehenot ou Joachim Caffonnette. N’en déplaise si je les mets dans un « même » panier. La musique d’Antoine Pierre est une intelligente rencontre entre des traditions qui a priori n’avaient pas grand-chose à se dire. Des influences électro héritées des MAO, musiques assistées par ordinateur, côtoient des instruments issus des musiques traditionnelles (berimbo brésilien lors du morceau Les 12 marionnettes, cloches inspirant des couleurs salsas, grelots cuivrés me rappelant l’Indonésie, des fibrations suisses). On trouve aussi de la fusion, du rock. C’est compulsif. C’est sanguin. Le jazz « classique » où l’on retrouve inexorablement le swing, la pâte de chacun dans le timbre, l’originalité des lignes mélodiques et des choix harmoniques nous rassasie en improvisations. Nous avons ici sept musiciens haut en qualité. Antoine sait bien s’entourer. Fred Malempré assure les percussions, une exquise polyvalence.

Fred Malempré

Félix Zurtrassen continue l’aventure aux côtés d’Antoine à la basse, discret durant tout le concert, impressionnant dans un solo à la fin de ce dernier. Cette section rythmique fonctionne. Un génie précoce occupe le piano, et sourit. Bram Delooze est épatant. Epatantes sont la facilité et la modestie avec lesquelles ses doigts gambadent sur le clavier en nous pondant des harmonies à chaque instant inattendues. Ses collègues le regardent en rigolant, surpris eux-aussi. Ce jeu plutôt léger, raffiné, délicat, aère la Musique.

Bram Deloos Urbex

La section cuivre est non moins géniale avec Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Steven Delannoye au sax ténor et Toine Thys aux sax sopran et ténor ainsi qu’à la clarinette basse. Chaque individu complète le tableau, dessine des identités singulières. Toine plaît pour sa capacité de médiateur. A la cool et avec humour, il crée facilement une intimité avec les auditeurs. Jean-Paul, tout comme Antoine, généreux en sourires, prouvent qu’il y a beaucoup d’amusement sur la scène. Alors, beaucoup de plaisir dans la scène. L’un des cuivres s’aventure dans les graves, dégringolants. L’autre s’amuse dans des échelles africanisantes. Son collègue travaille en hauteur, percutant le public d’aigus inchopables (cela vaut bien le néologisme). Quelques signatures aux marches harmoniques, aux growl. Ce trio se complète et est efficace ! Tellement que j’ai regretté qu’il ne fût pas assez fort en volume. Sans lui, quelle couleur aurait eu Metropolitan Adventure ?

Urbex Antoine Pierre Delannoye

Bert Cools guitare, du verbe guitarer. C’est de loin le musicien que j’ai le moins apprécié. Ce n’est pas tant sa faute que celle de l’ingé son. Un halo pesant surplombait la scène, une sorte de bourdon insupportable à la longue. Côté ingé son, je suis désolée, après mon article sur le concert de Salif Keita vous pourrez trouver cela redondant et vous dire que mon oreille a un souci. Un larsen venant du piano a bien duré sept minutes, soit tout un morceau. C’est long un larsen de sept minutes, croyez-moi. Entre ça et le lourd ronron de la guitare dont les effets pédales (etc.) étaient à peine nuancées, peu subtiles, ça zouzouille les oreilles.

Une structure globale du concert permettait d’alterner entre des morceaux doux et mélancoliques, d’autres plus évanescents, des compos joyeuses et festives, d’autres plutôt tristes mais pudiques. Ode to my Moon, pour citer celle qui m’a marqué, détient un très beau thème, une envolée lyrique, nostalgique. Les 12 marionnettes était (trop) long et lassant. Metropolitan Adventure apparaît en deuxième morceau de deuxième set, apogée de l’environnement citadin. Syncopé, haletant, tribal, le phénomène d’excitation des grandes villes est parfaitement dépeint ici par Antoine Pierre. Contre-temps au piano, des jeux d’échos, comme des goûtes qui percutent de la ferraille, c’est groovy et décousu. J’ai vraiment vu New-York et ce qu’elle émane de cosmopolite. Nous terminons si je me souviens bien par Who Planted this Tree. La cerise sur le gâteau comme on dit. Une mélodie entraînante, enjouée, oui. Une couleur gaie, réjouissante. Un solo de batterie au cœur du morceau, suivi d’un sublime solo au sax sopran. Entre cela, Urbex a calé un moment de complicité entre la batterie et Fred Malempré qui effectue un solo du tonnerre. La boucle est bouclée. Le morceau idéal pour clôturer cet instant musical. De la même manière que nous avions entamé ce dernier avec Coffin for a Sequoia. Frais et cependant méfiant. Une structure assez traditionnelle mais des solos intéressants et un agencement entre ceux-ci dynamique. Un crescendo bien contenu, digne d’une mise au bain !

Alors voilà les loulous, au mieux vous achetez l’album (oui car les artistes se nourrissent aussi comme nous). Au pire, pour vous convaincre, vous pouvez retrouver les morceaux sur le net. Bonne écoute !

Si vous aimez le jazz, ne manquez pas le Fabrizio Graceffa Band mercredi 18 mai. Il s’agira du dernier concert jazz de la saison ! On pourra y retrouver une fois de plus Jean-Paul Estiévenart. Je vous recommande vivement ce concert à la lecture de ce qui suit, line-up promettant : Boris Schmidt à la contrebasse et Teun Verbruggen aux batteries pour la section rythmique, Nicolas Kummert au sax. Deux invités pimenteront le projet. Vous l’avez compris, pourquoi faire vingt kilomètres pour voir ce projet au Rideau et pas à Bruxelles ? Parce que c’est l’occasion de bien manger pour peu cher, en écoutant sereinement du bon jazz, dans un cadre apaisant, propice à l’écoute, et peut-être l’occasion de venir plus tôt et de vous promener parmi les bois et villages avoisinants.

fabrizio graceffa

Le Rideau Rouge
70 Route de Renipont, 1380 Lasne (Ohain)
info@lerideaurouge.be
Tel. 02/653.92.58, joignable par téléphone pendant les heures de bureau du mardi au jeudi et les soirs de jam/concert

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En Belgique depuis 2 ans, je suis passée par différents paysages culturels bruxellois. Ce pays est fabuleux et Culture Remains est là pour nous le rappeler ! Vous me trouvez surtout dans la rubrique musique. Mon dada? Les musiques trad et électro. Mon quotidien? badminton, musées, concerts, vélo, voyages, cinéma, bavardages. Je parle fort et suis un peu j'tée, mais si vous me lisez, ça va mieux.

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