Rumeurs et petits jours – Le retour du Raoul Collectif au National

Cinq mecs ringards s’agitent sur scène. Cheveux gominés, lunettes carrées, veste en tweed vert canard et pantalon de velours côtelé moutarde. Le débat s’engage. Il s’agit en fait d’un nouveau numéro d’Epigraphe, émission de radio pseudo-intellectuelle suffisante, à la croisée des chemins entre Apostrophe, Droit de réponse et le Bébête show. A grand renfort d’aphorismes pédants et de formules empesées, les cinq comparses se livrent à un babillage vide de sens, échangent des salves verbales superfétatoires pleines de complaisance, dans un décor de bric et de broc où les éléments lâchent étrangement les uns après les autres.

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Lorsque l’un d’entre eux (Jean-Baptiste Szézot, brillant et hilarant comme tous ses comparses) se lève pour présenter sa chronique – à la radio donc, je rappelle –, composée d’une série de diapositives portant sur la beauté des espèces en voie de disparition, on se dit qu’on retrouve bel et bien l’esprit foutraque du Raoul Collectif que l’on avait adoré dans Le Signal du Promeneur. Et lorsque, équipé de son micro-cravate et adoptant une posture ridicule, il s’attendrit sur le pangolin, présente le ayé-ayé ou la taupe au nez étoilé, et que le blobfish est appelé en renfort sur fond de mariachis mexicains, on est sûr que le génie créatif du Raoul Collectif va encore frappper un grand coup.

Et avec cette belle équipe au verbe haut et au propos affuté, qui place l’humain et la solidarité au rang des valeurs premières, c’est la société capitaliste et tous ses petits soldats du quotidien qui en prennent pour leur grade. Le minable « chroniquailleur » improvisé éditorialiste qui prend l’exercice de synthèse pour un jeu de bingo et assomme son auditoire de ses propos verbeux et creux et le petit intellectuel, drapé dans sa dignité, qui ne peut s’empêcher de s’interroger vénalement sur le prix négociable d’espèces protégées. C’est vous, c’est nous, c’est moi, néo babas hipsters, acteurs d’une gentrification échevelée qui nous enferment toujours plus dans nos jugements, nos tours d’ivoire et nos nouveaux ghettos (poke Ixelles) desquels nous sommes bâtisseurs et prisonniers. C’est Margaret Thatcher générale en chef de la pensée néolibérale épaulée par ses confrères de l’Ecole de Chicago, mère de la célèbre « pensée unique » qui se verra personnifiée de manière bouffonne sur la scène.

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Jouant sur les lumières et s’amusant du décor, le Collectif emporte le spectateur en perpétuel équilibre, ébahi, dans un tourbillon de mouvements brusques et enjoués, composé de répliques acerbes ou ridicules, de rebondissements téléphonés ou surprenants, de bouffonneries entremêlées de réflexions profondes et sincères. Avec un enthousiasme délirant et contagieux, ils dénoncent l’air de rien l’individualisme crasseux et rampant qui gagne notre société et montrent du doigt la résignation répandue face à l’ordre des choses que certains souhaitent imposer en ayant recours à la terreur pour défendre une certaine conception de la « liberté ».

Magnifiquement porté par une équipe survoltée, inventive et militante, Rumeur et petits jours confirme tout le talent du Collectif, à la création comme à la mise en œuvre. C’est jubilatoire et revigorant, sans modération !

Du 10 au 28/11/2015 au Théatre National

De et par : Romain David, Jérôme De Falloise, David Murgia, Benoît Piret, Jean-Baptiste Szezot

Tarifs : de 11€ à 20 €

Durée du spectacle : 1h30

Plus d’informations sur le site du Théâtre National

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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