Sans flingue mais avec des crayons et une bonne dose d’humour, le Gang Mazda sévit à nouveau

Bien avant Tamara, Christian Darasse a signé une série culte, le Gang Mazda, qui a fait les beaux jours du journal de Spirou dans les années 80’s et 90’s. Aujourd’hui, une première intégrale revient sur ces années fastes, sans qu’aucune ride ne vienne ternir l’hilarité générale. Christian Darasse se souvient de cette série comme si c’était hier. Interview pleine de soleil et de souvenirs croustillants.

Bonjour Christian Darasse, comment allez-vous ?
Très bien par ce beau soleil. C’est quand même agréable. Quoique comme dirait Zidrou, dessinateur sous la pluie, dessinateur qui produit. Et là, comme je suis en terrasse…
Enfin, grosse journée de promo, et petit retour en arrière, mine de rien, non ?
Si, un gros retour en arrière, trente ans ! J’ai adoré qu’on me propose une intégrale. Je ne suis pas du genre à dire « Ouhlàlàlà, ça y est je suis en fin de carrière, on me propose une intégrale ! » Ça faisait longtemps que j’avais envie qu’on en fasse une pour le Gang Mazda. Les albums se font de plus en plus rares. Ils n’ont pas été republiés. D’où l’intégrale qui sort à point nommé. Pour les nouveaux lecteurs mais aussi pour les anciens qui pourront s’y replonger avec délice.Gang Mazda Intégrale Hislaire Michetz
Le Gang Mazda était toujours ancré en vous ou c’était l’occasion rêvée pour vous y replonger ?
Non, ça n’est jamais sorti de moi. Mais c’est vrai que pour une intégrale, on cherche les anecdotes, les dessins, l’hagiographie comme ils disent. C’est très chouette.
Les souvenirs de la fraîcheur du début, comment ça a commencé d’ailleurs ?
Je connaissais bien Bernard Hislaire et Marc Michetz et c’est très autobiographique en fait, je m’apprêtais à me faire virer de chez moi, et je les ai persuadés de prendre un atelier à trois. Atelier que j’ai squatté en payant assez irrégulièrement le loyer.Gang Mazda Intégrale rencontre
Assez paradoxal de vous trouver représenté en glandeur magnifique pendant que tous les autres bossaient. Alors que finalement, vous bossiez aussi en dessinant le Gang Mazda.
Il y a cette légende urbaine comme quoi je serais un fainéant-dragueur. Ce n’est pas si éloigné de la vérité. Mais pour que le Gang Mazda naisse, il a bien fallu que je travaille.
Différentes mythologies. Notamment cette guéguerre permanente avec Marc. C’était vrai ?
Pas au point de se boxer mutuellement, ça c’est du registre de la représentation, de la traduction symbolique en dessin.  C’est la scénarisation : passer le cap de la simple réalité. Mais Marc est la seule personne avec qui je me mets en colère. On a eu des engueulades homériques qui sont très vite retombées. Mais c’est la seule personne avec qui je me suis autorisé à crier et à me mettre en colère, comme il est très colérique aussi. Ça faisait des étincelles mais c’était sans conséquence.
Dragueur, également ?
(Il lève les yeux au ciel) Bah oui, je ne m’appesantirai pas là-dessus, mais j’étais assez Don Juan plus jeune.
Et un bébé au Gang Mazda, il y en a eu un ?
Il n’y en a jamais eu en vrai. Mais le seul bébé, c’est ma fille. Par contre la mère du troisième tome, c’est mon ex-femme. Donc, il y avait quand même un lien. Mais avec elle, je n’ai pas eu d’enfant.
Finalement où s’arrêtait la réalité et où commençait la fiction ?
C’est difficile à dire. Il n’y avait pas de règle. Mais parfois, certains trucs de la fiction étaient moins fous que la réalité. Il fallait, en fait, que ce soit scénarisable. Les gens ne se rendent pas toujours compte, ils vous donnent des idées qu’ils trouvent super pour une BD. Ça peut être marrant mais parfois pas scénarisable. On peut dessiner n’importe quoi, mais scénariser, c’est plus compliqué.
Comment se déroulait la collaboration avec Bernard Hislaire finalement ?
En fait, depuis le début, Hislaire considérait que c’était ma série et qu’il me donnait un coup de main comme il avait plus l’esprit de synthèse, il savait la mise en forme à donner. J’amenais un premier jet.
Marc n’intervenait pas, donc ?
Non, oh parfois, il me soumettait une idée de temps à autres. C’est surtout moi qui me plaçais en observateur, parfois même de situations dans la rue, avec d’autres personnes. Les 3/4 des deux premiers albums sont autobiographiques et scénarisés. L’autre quart est purement inventé.
Sans jamais de contrôle d’image, de censure des trois personnages, en disant « Ça on ne montre pas » ?
Non. Jamais.
Une situation, parmi tant d’autres, est très comique. Celle où vous tentez d’éviter tout vos créanciers. Fiction ou anecdote ?
Pas pour le boucher. Mais l’opticien par contre, oui, j’avais fort tardé à lui payer une paire de lunettes. Il m’avait envoyé un avocat qui m’avait fait entendre que je me moquais de ma dette dans le Journal de Spirou. Mais je l’ai remboursé et on s’entend très bien maintenant. Et pour les bistrots, j’avais une technique enseignée par Jean-Marie Bruyère : d’abord, tu paies tout et tu les habitues à montrer un bon visage de client honnête. Puis, un jour tu arrêtes. Et pendant qu’ils attendent toujours que tu paies, tu changes de bar. Mais, j’avoue, c’est très mal.
Marc, vous le voyez toujours ?
Marc, c’est toujours compliqué d’entrer en contact avec lui. Quand on sonne chez lui, ça ne répond pas. Il n’y a même pas de noms sur les sonnettes. Marc a toujours été un peu un ermite. Il boit un café le matin, je sais qu’il a deux bars bruxellois de prédilection mais je ne suis jamais arrivé à le coincer. C’est pour ça qu’il n’intervient pas dans l’interview au début de l’intégrale : on n’est tout simplement pas parvenu à mettre la main dessus. De France, j’organisais des recherches avec les serveuses des deux bars qui passaient d’un bar à l’autre. Même la patronne. Mais, pas moyen.
Gang Mazda Intégrale Hislaire Darasse Michetz
Mazda, c’est aussi une déesse perse qui représente la lumière, l’omniscience. Ça vous a effleuré l’esprit ?
Absolument pas. Juste quand on a fait le petit scénar on s’est renseigné. Ce n’est pas pour rien que les piles Mazda ont pris ce nom.
Avec aussi cette histoire autour de Mazda, vous aviez peur d’avoir des ennuis en utilisant ce nom, c’est ça ?
Oui, mais ça venait plutôt d’eux. On avait fait les demandes pour utiliser le nom. Les voitures s’en foutaient, mais pas les piles. Le rédacteur en chef a écrit une superbe lettre pour les supplier en leur disant à quel point nous allions être malheureux. Ils ont craqué, à condition qu’on ne porte pas atteinte pas à leur image de marque. Au final, je n’ai même jamais dessiné de voiture Mazda dans la série.
C’était quand même folklorique cette cohabitation dans la BD, pareil dans la vie réelle ?
Oh oui, c’était génial. Le moment où l’on jette tout par la fenêtre, c’est véridique, même le propriétaire nous a aidés. Il avait loué un conteneur, c’était le bordel là-dedans. C’était assez proche de la réalité, avec ce truc en plus qui en fait de la BD.
Il pourrait y avoir un Gang Mazda à cette époque-ci ?
Il y a l’Atelier Mastodonte. Mais oui, enfin ce n’est pas un véritable atelier, mais ils font ça de manière très comique.
Puis, maintenant, même plus besoin d’atelier, il y a les tablettes.
Oui, c’est vrai, c’est moins dangereux, on ne renverse pas l’encrier. Ça ne salit pas les doigts.
Ce gag avec Hislaire qui se retrouve avec toutes les planches de sa BD terminée, et son pot d’encre qui est renversé. Vrai ?
Non, ça ne l’était pas, ça n’est pas arrivé à Hislaire mais bien… à moi. Dans la série précédente Zowie, je venais de terminer une page, gommée et époussetée. Et bêtement, j’ai poussé la planche et mon pot d’encre s’est renversé. Heureusement, Bosse a eu un réflexe de génie, il s’est rué dans la salle de bain et a mis la planche sous la douche. Du coup, l’encre était partie mais le dessin était toujours bien là. Je n’ai eu qu’à recommencer l’encrage. Il y a toujours du vrai, jamais de fumée sans feu.
En parlant de feu, il y a ce poêle infernal !
Oui, celui-là, il est totalement véridique. Et le gars nous l’a vraiment vendu en disant qu’il était garanti dix ans sans l’utiliser les neuf premières années.Gang Mazda Intégrale poele
Puis vous avez croisé d’autres auteurs de BD, comme Zep.
Lui, tout enfant et tout jeune, il nous a demandé pour intégrer l’atelier. Mais je ne sais plus trop comment ça s’est passé. Lui raconte que j’ai demandé l’avis de mon pendule. C’est fort probable. Enfin, il a bien fait de ne pas y entrer, sinon il serait resté chez Spirou et il n’y aurait pas eu de Titeuf.
Ce pendule… Venons-y.
Hé bien, figure-toi que j’en ai toujours un sur moi. (Il cherche dans sa poche et sort un boulon de 9 au bout d’une chaînette). Je l’ai fait moi-même. Il est en train de me dire que cette interview est extraordinaire mais qu’elle ne va pas me faire vendre tellement plus d’albums. (Rires)
Gang Mazda Intégrale Pendule
Comment êtes-vous tombé là-dedans ?
Je ne sais plus mais j’aime assez bien les sciences occultes. Un jour, une connaissance m’a parlé des pendules. Je ne peux pas dire que je l’utilise quotidiennement, mais à une époque je l’utilisais beaucoup. Bon, pas au point d’être débile, si ça me disait un truc aberrant, j’évitais. À´un moment donné, je m’amusais à tracer mes cases avec. Quand j’ai vraiment un gros doute, je lui demande son avis.
Et vous ne vous trompez jamais ?
Il y a une chance sur deux. Mais une chose pour laquelle je ne me trompe quasi-jamais, c’est pour le sexe des futurs nouveau-nés. Je me suis trompé une fois avec des jumeaux, c’étaient deux filles et j’avais prédit une fille et un garçon. Mais j’avais dit que ce serait des jumeaux.
Quel regard vous gardez sur cette odyssée ?
Un regard attendri sur une époque qui est quand même révolue. C’est beaucoup moins facile maintenant. On a fait des années 60, l’âge d’or, parce que c’était l’âge d’or des grands dessinateurs. Mais le véritable âge d’or va de 1978 au début des années 90, quand tout était possible, que tout se vendait. Les chiffres de maintenant faisaient des petits tirages à cette époque-là.Gang Mazda Intégrale Planche
Votre âge d’or ?
Je n’en ai pas vraiment, j’essaie d’être content là où je me trouve. Mais mes débuts au journal de Spirou étaient bien planants, ça me plaisait. Du fin fond de mes montagnes à Bruxelles, avec un court passage à Paris, d’où j’ai pris le premier train quand un ami m’a enjoint de le rejoindre. En fait, à 12 ans, j’avais un ami avec lequel on s’était promis de faire de la BD plus tard. Je l’avais totalement oublié jusqu’à ce qu’il m’écrive – on ne téléphonait même pas à l’époque -, j’ai pris le premier train. Je voulais faire de la pub, mais j’ai bien fait de faire de la BD.
Le Gang Mazda a connu quelques planches plus récemment. Ça pourrait continuer ?
En fait, je me suis amusé pour un « Spirou des vieux » à faire quelques planches du Gang, 20 ans après. C’était très comique, le crâne dégarni de l’un, les maux de dos de l’autre et le dernier pareil à lui-même. Je m’étais bien amusé avec Tome.
Précurseur finalement, ce Gang Mazda, quand on voit le nombre de bandes dessinées ancrées aujourd’hui dans le réel ?
Bah, on est parmi les premiers à avoir raconté la vraie vie. J’en suis content comme je suis content, avec Zidrou, d’avoir fait la première bande dessinée pour filles. Tamara, ma bonne fée, je l’aime.
Des projets ?
Pour l’instant, assurer Tamara. Mais aussi un petit projet avec ma fille, qui seconde aussi Zidrou au scénario, Miss fil rouge et déboires amoureux. Un projet plus adulte. Puis, il y aura l’intégrale des Minoukinis. Là, on fait la remasterisation des pages.
Minoukinis
Donc, vous vous y replongez aussi ?
C’était très marrant, on s’est bien marré. Ça n’a pas vraiment fonctionné, mais je crois que là aussi, on était un peu précurseur avec ces gens à poil. Des hommes ! On voit des zizis. Le problème est d’avoir fait quelque chose de tout public tout nu. Les gens qui voulaient un peu de sexe, de croustillant n’en avaient pas. Et les lecteurs de Boule et Bill trouvaient ça obscène. On aurait mieux fait de choisir l’un ou l’autre. Mais non, je ne crois pas, je suis très curieux de voir les résultats que fera cette intégrale. Même si on va de plus en plus vers un puritanisme crétin et débile en France. Je crois qu’il y a quand même la place. Aujourd’hui, il y a des tas de choses qu’on ne pourrait plus faire, des trucs qu’on dessinait sans y penser avant. Aujourd’hui, le moindre truc de travers, et c’est la galère. Pour un rien, on vous tue. Il faut être optimiste mais il y a du boulot. Ca touche tout le monde, faut faire gaffe. Il n’y a plus l’insouciance d’avant.
Un mot sur ce qui arrive, ces dédicaces avec le public ?
C’est très particulier, ça fait 20 ans que le Gang Mazda est sorti. D’habitude, je n’ai que des collectionneurs nostalgiques barbus qui me demandent une dédicace, la voix chevrotante. Et là, c’est neuf. Ça va être rigolo. J’ai hâte. J’adore les dédicaces. Avec Tamara, j’ai des gamines de 13 ans, j’évite les collectionneurs qui viennent avec un album de plus. Ce n’est pas pareil que les yeux des gamines qui vous regardent et qui sont toutes contentes d’avoir ce contact avec celui qui crée leur BD. Puis, j’ai la chance d’avoir un public sympa, familial, qui se renouvelle, avec de nouvelles filles, leur maman, leur cousine, leur grand-mère.
Elles vous racontent leurs problèmes ?
Oui, ça arrive. Je me souviens d’une charmante petite gamine, un peu rondelette qui m’avait demandé : « Tamara, elle va maigrir un jour ? » Je lui avais répondu que non, que nous étions des méchants auteurs et que comme elle nous faisait vivre, on la gardait grosse. J’ai rajouté que bien sûr, dans la vie, on peut tout à fait maigrir. Enfin, après 6 tomes, on a fait un cadeau à Tamara en lui offrant le plus beau de la classe.
De l’espoir aussi pour toutes ces jeunes filles mal dans leur peau.
Oui, bien sur, c’est tellement facile la méchanceté. On a un projet avec Zidrou, mais je ne sais pas comment ça pourrait se mettre en œuvre. Un guide pour répondre aux vannes dans les cours de récré. On imaginait le gosse qui, suite à une insulte, dit : « Attends une seconde ! » – déjà ça désamorce à mort- et répondait. Qu’est-ce qu’on pourrait répondre ? Il faut trouver. Il faut que la réponse soit plus forte que la moquerie de départ. Mais la moquerie est facile, la réponse, moins. Mais on le fera ce guide.
Le Gang Mazda fait son intégrale (vol. 1/2), par Hislaire et Darasse, Dupuis, 184p., 24€
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Cultureux vorace et journaliste avide, je me promène entre découvertes et valeurs sûres, le plus souvent entre cinéma, musique et bandes dessinées mais tout est susceptible d'attirer mon attention :)

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