Steven Wilson à l’Ancienne Belgique : Concert. Cannot. Forget.

Un vieux dicton populaire affirme  que « tout travail mérite salaire ». Ce samedi soir, s’il existait une personne qui méritait d’illustrer ce dicton, c’est bien Steven Wilson.

Musicien reconnu dans le domaine du rock/metal, l’artiste anglais était venu confronter, pour la seconde fois en Belgique, son album  Hand. Cannot. Erase (2014) aux joies du live. Et présenter dans la foulée son nouveau disque, 4 ½, composé en grande partie de chutes de Hand. Cannot. Erase (vous suivez toujours ?).

Deux albums en deux ans. Wilson fait encore une fois honneur à son rythme de sortie annuel. Face à une telle effervescence, d’aucuns appelleraient ici à la méfiance voire à crier au scandale. Comment, en effet, pouvoir garder un semblant de qualité musicale dans un laps de temps aussi court, surtout lorsque l’on veut ici proposer à son auditoire des « excédents » musicaux ? Mais l’homme est habitué à cette remarque et pointe le fait que ses idoles des années 70 n’hésitaient parfois pas à sortir deux ou trois productions incontournables… sur l’année ! Pourquoi réfréner, en somme, l’ardeur créatrice lorsqu’elle est vivifiante ? Lorsqu’elle nourrit un créateur aux faux airs de petit cérébral sans carrure, pour lui donner justement des ailes et de l’envergure ?

Pourquoi, d’ailleurs, se priver d’un travail effréné lorsque celui-ci est, au minimum, mené avec soin ? Un disque chez Steven Wilson, ce n’est pas seulement de la musique en apparence alambiquée gravée sur un CD ou un vinyle, c’est souvent un concept ou une narration qui est illustré par des sons recherchés (rock, pop, classique voire même électro) et des court métrages emplis de poésie.

Il ne faudrait pourtant pas réduire ce chanteur multi-instrumentiste à une personne recluse dans sa tour d’ivoire. Que du contraire, Wilson aime concevoir ses œuvres autant du point de vue du contenu que de la performance… En producteur chevronné qu’il est. Une expérience qui se ressent indéniablement sur scène

Steven Wilson 2
Une lumière baigne le public avant le début de la représentation.

Ainsi, lorsque les lumières s’éteignent à 20 heures à L’Ancienne Belgique, c’est un court métrage qui fait office d’introduction au concert. Une préface qui rappelle l’idée centrale de Hand. Cannot. Erase qui occupera l’entièreté du premier set : l’histoire (en partie vraie) d’une jeune fille venue tenter sa chance à Londres et dont le mode de vie entre amour et déception l’a poussée à disparaître complètement de la société, à tel point que personne ne s’est inquiété de son sort jusqu’à ce qu’on la découvre décédée dans son appartement… Alors qu’elle était morte depuis trois ans !

Solitude, cruauté de l’existence, technologie néfaste, autant de thèmes illustrés par Steven Wilson dans les textes de cet album et qui trouvent durant ce concert une dimension supplémentaire grâce à l’imagerie véhiculée par la vidéo. Cette gravité tranche pourtant avec la bonne humeur et la complicité réelle affichées par le personnel présent sur scène que ce soit Nick Beggs et son incroyable chapman stick (= basse à 12(!) cordes), le batteur Craig Blundell et sa précision clinique ou encore Dave Kilminster, connu il y a peu pour avoir été le guitariste de Roger Waters durant sa tournée de The Wall.

On pourrait avancer l’inconscient comme justificatif. Mais la présence d’un musicien ayant joué du Pink Floyd durant les huit dernières années de sa carrière semble comme un délicieux hasard tant transparaissent en live des similarités flagrantes entre les deux formations.

Un goût pour l’image tout d’abord. Dans son Inside Out, Nick Mason écrivait que Pink Floyd a, dès le début, conçu ses spectacles en accordant un soin particulier à l’aspect illustratif de leur bande-son, cette dernière ne devant pas seulement être entendue mais aussi vue, quitte à utiliser des moyens de fortune pour y parvenir (par exemple, via des diapositives colorées ou oscilloscopes «artisanaux » lors de leurs premiers concerts). Comme on l’a déjà dit plus haut, Steven Wilson possède une sensibilité similaire qu’il transcrit sur écran de diverses façons : personnages en pâte à modeler (Routine), marionnettes en papier (Drag Ropes) ou kaleidoscope d’images modernes (Hand.Cannot Erase). Le summum de l’entreprise étant probablement atteint dans le second set, lors du sublime instrumental Vermillioncore l’écran se dédouble à la faveur d’un voile surgissant entre le public et les musiciens, donnant à ces derniers des allures d’orchestre.

Steven Wilson 3
Le voile durant Vermillioncore apporte une réelle profondeur à la musique

La technique ensuite. Steven Wilson a choisi des musiciens accomplis pour l’accompagner sur les routes. Le côté perfectionniste du bonhomme lui intime sans doute de proposer une exécution impeccable de ses partitions complexes. Mais au-delà du rendu exceptionnel qui en découle, c’est surtout l’usage des instruments par leurs exécutants qui est déroutante : un son banal sur le disque s’avère en réalité une pirouette instrumentale de haut vol. Et à plusieurs reprises, on se demande comment de telles sonorités peuvent être émises, à tel point celles-ci sont inattendues et surprenantes, pour ne pas dire avant-gardistes, à l’image de la basse imitant des pleurs sur Routine ou cette atmosphère surréaliste produit par le claviériste dans Ancestral. La créativité déborde au détour de chaque note et, lorsque comme nous, on ne connaît pas toutes les chansons jouées, on ne peut juste qu’être émerveillé. Comme l’ont sans doute été les spectateurs aux premières mesures d’On the Run de Pink Floyd, morceau fondateur de la musique électronique dont on retrouve des fulgurances flagrantes au cours du second set du spectacle (Sleep Together notamment).

Steven Wilson 4
De gauche à droite : Nick Beggs (basse), Craig Blundell (batterie), Steven Wilson (chant/guitare/claviers/piano), Adam Holzman (claviers), Dave Kilminster (guitare).

 La versatilité enfin, qui transpire de manière évidente, dans ce dernier second set, composé de chansons retraçant la carrière de Steven Wilson. On retrouve ainsi un extrait de son projet axé « rock progressif des seventies » Storm Corrosion, des pistes de son nouveau mini-album, des chansons plus typées métal tirées du répertoire de Porcupîne Tree, le groupe qui l’a fait connaître, mais aussi des chansons de ses divers albums solo (Grace of Drowning¸The Raven that refused to sing) empreints d’une douce mélancolie. Il ne manquait plus qu’un extrait de son projet pop Blackfield pour qu’une majorité de la boucle soit bouclée… Quoiqu’il en soit, l’artiste ne se cantonne pas à un seul genre, il est en constantly evolving comme il l’indique sur sa page Facebook, toujours à essayer de surprendre tout en gardant une patte musicale bien à lui, un peu comme ses illustres prédécesseurs, toutes proportions gardées.

Concert. Cannot. Forget. Assister à une représentation de Steven Wilson, ce n’est pas uniquement venir écouter de la musique en salle. C’est une véritable communion orchestrée par un homme dont la voix singulière, les pieds nus (hé oui !) et les arabesques gestuelles amènent la notion même de musique à un statut quasiment cultuel. Alliant spectaculaire, extraordinaire et symbolique, l’artiste entend proposer une représentation où ses chansons suffisent à la fois à elles-mêmes, mais prennent également de nouvelles dimensions sémantiques grâce à la vidéo, étonnent par le biais des prouesses des musiciens et subjuguent le public par une bande-son cohérente malgré le large panel des genres joués.

Steven Wilson, futur génie musical du XXIe siècle ? L’avenir nous le dira… En attendant, prenez le temps de vous pencher sur un artiste dont la vision du monde est aussi intéressante que les arts qu’il aime produire.      

Tags from the story
Written By

Rédacteur occasionnel sur plein de choses culturelles.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *