Stupor Mundi, une BD tout en subtilité

Stupor Mundi est une bande dessinée assez déconcertante ! En équilibre instable mais délicat entre noirceur et douceur, cet album dessiné et scénarisé par Néjib est d’autant plus surprenant si l’on considère que celui-ci a longtemps été graphiste dans le domaine de l’édition est surtout connu pour ses livres pour jeunes enfants, très mignons et colorés, tels que L’abécédaire zoométrique. Comment passe-t-on de cette candeur à un récit aussi dérangeant et profond ? Est-ce facile, habituel, logique ? Sans doute pas, et cette polyvalence est du coup aussi étonnante qu’impressionnante.

Stupor Mundi, la « Stupeur du Monde », c’est l’un des surnoms de l’Empereur Frédéric II, à la tête du Saint-Empire romain germanique de 1220 à 1250, aussi connu sous le nom de « prodigieux transformateur des choses », si l’on en croit Wikipédia. Passionné par la science, il était le mécène de nombreux scientifiques et penseurs et ira jusqu’à inviter à sa cour un certain nombre de savants musulmans, aux idées innovantes et aux larges connaissances. Et c’est là que l’histoire ici mise en cases croise la grande histoire.

Stupor Mundi - Extrait - Page 20En effet, Néjib raconte la venue de Hannibal Qassim El Battouti à la Cour de l’Empereur, au sein du Castel del Monte, où sont réunis un nombre important d’intellectuels de l’époque. On découvre par son entremise la forteresse, ceux qui la peuplent, mais aussi les secrets et les jeux de pouvoir qu’elle abrite. Sa fille, Houdê, paralysée, et El Ghoul, le serviteur masqué et mystérieux qui la porte où elle le désire, mettant littéralement son corps à sa disposition, permettent également d’en savoir plus sur ce microcosme, par-delà les livres, et d’en apprendre progressivement plus sur Hannibal, ses desseins et les doutes qui l’animent.

Invité pour mener ses recherches à leur terme dans des conditions idéales, pour la science, mais aussi pour la gloire de l’Empire et de son monarque, Hannibal doit réussir. Absolument. Au risque de voir sa position réévaluée. Très inspiré, Néjib arrive à immerger le lecteur dans une atmosphère délicatement constituée, où les secrets, la violence et les inimités pèsent de tout leur poids et ne se révèlent que sur le tard.

Une bande dessinée consacrée à la science, à la religion et à l’art aurait pu être d’un ennui mortel. Rassurez-vous, c’est tout le contraire. Les conflits religieux et politiques servent de toile de fond discrète à une belle histoire, à la fois touchante et inspirante. Historique par endroits, plus fantastique en d’autres, l’intrigue est surtout bien ficelée et prend tout son sens au fil des pages tournées, gagnant du même coup en profondeur et en complexité.

Stupor Mundi - Extrait - Page 28Le trait de Néjib est épuré et expressif, des mouvements aux ambiances, le dessin est détaillé et riche, malgré une simplicité apparente. Il épouse les situations, rend les émotions de façon convaincante et met en scène aussi bien les interactions que le vide, lorsque celui-ci s’impose à la page et aux personnages. Ainsi, de l’espace est dégagé lors de plans plus larges ou pour mettre en valeur visuellement un personnage, un objet, un événement, etc.

Au final, Stupor Mundi est un album très adulte et assez noir, doté d’un univers graphique singulier qui convient parfaitement à l’intrigue, tout comme les couleurs pâles et peu nombreuses, qui semblent se bouder mutuellement. À lire de toute urgence.

Stupor Mundi, par Néjib, Gallimard, 288 p., 26 €, ISBN : 9782070668434.

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