Taking care of baby, théâtre paradoxal à l’Océan Nord

Crédit: Michel Boermans

Taking care of baby est une pièce d’un genre peu commun: inspirée de la mouvance in yer face – littéralement « dans ta face », la création portée à la scène par Jasmina Douieb est en effet incisive et déstabilisante à plus d’un titre. Par le répertoire de langage adopté, s’inscrivant dans le registre populaire, par le traitement réservé au fait divers même, mais également par les choix de mise en scène, qui font la part belle à la vidéo et aux introspections des personnages.

Par une habile mise en abyme, Dennis Kelly choisit de questionner, à travers sa pièce écrite à la fin des années 90, la perception de la réalité, son traitement et l’intérêt que l’on peut lui porter. Taking care of baby, à la façon du théâtre verbatim en vogue en Grande-Bretagne à cette époque, prétend pratiquer un théâtre documentaire construit à partir d’interviews réalisées par le metteur en scène de protagonistes ou de témoins d’un événement.

Crédit: Michel Boermans

En l’occurrence, il s’agit d’un fait divers survenu en Angleterre récemment : un double infanticide commis par Donna, à quelques années d’intervalle. Sur scène vont alors se succéder une galerie de personnages ayant trait à l’affaire : sa mère, bienveillante – semble-t-il – et volubile élue Tory, son ancien mari Martin, noyé par le chagrin et envahi par la colère, son psychiatre, Donna elle-même. Tous, répondant aux questions de Jasmina Douieb assise dans les gradins, ont leur version à livrer, leurs sentiments à partager, leur vécu, leur ressenti à offrir. La presse à scandale également, tient à partager les rebondissements de l’affaire et à relater son rôle de premier plan dans le sensationnalisme.

Cloisonnés sur scène, isolés et solitaires, les personnages ont l’air perdus, insignifiants : ils nous sont livrés en pâture. Exposés à l’enquête, aux questions oppressantes de Douieb, ils ne livreront pourtant chacun qu’une version de l’histoire. Petit à petit, tous feront apparaître un nouveau visage, sortiront de leur réserve prudente et les dissonances apparaîtront, jusqu’à la question finale : où se cache la vérité ? Au-delà de la fascination voyeuriste pour le sujet de la pièce, celle-ci est-elle bien ce qu’elle prétend être ?

Cultivant les paradoxes – celui de faire tomber les masques alors que le théâtre est créateur de masques, celui d’être authentique alors que le théâtre est le lieu de l’illusion, enfin celui d’être objectif alors qu’il est un art, subjectif par essence – Taking care of baby joue à plein la surprise. Et cela fonctionne très bien !

Porté par une distribution impeccable et parfaitement castée, Taking care of baby se joue des médias et du traitement de l’information, et rappelle au spectateur la nécessité de son rôle d’interprétation… indispensable à l’heure où la Maison Blanche parle de « réalités alternatives » !

Taking care of baby jusqu’au 28 janvier 2017 au Théâtre Océan Nord puis du 21 au 25 février à l’Atelier 210

Texte: Dennis Kelly
Mise en scène: Jasmina Douieb
Avec: Catherine Grosjean, Anne-Marie Loop, Eline Schumacher, Benjamin Mouchette, Benoît Van Dorslaer et Vincent Lécuyer

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Curieuse, spontanée, enthousiaste et exigeante, j'aime aller au théâtre et j'aime raconter ce que j'y vois, que j'ai aimé ou pas!

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