Ubu roi, anti-héros des temps modernes

Capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l’ordre de l’Aigle rouge de Pologne, ancien roi d’Aragon, comte de Sandomir, docteur en pataphysique, et grand maître de l’ordre de la Gidouille, le Père Ubu est un gros bonhomme – à défaut d’être un grand homme – dont le physique ingrat n’a d’égal que sa stupidité.

Célèbre pour sa cupidité légendaire*, Ubu fait l’apologie de ce monde délirant où l’homme ne cherche qu’à s’enrichir et à consommer jusqu’à ne plus pouvoir voir son nombril autour duquel tout tourne (naturellement). Et, dans une pièce criante (parfois un peu trop, diront certains) de cette grotesque vérité, Ubu incarne cette tare humaine malheureusement intemporelle : la soif de pouvoir qui, une fois goûtée, jamais ne s’assouvit.

Si Ubu ne cherche pas à devenir Calife à la place du Calife, c’est parce qu’il habite en Pologne. C’est-à-dire Nulle Part, dixit Jarry, qui déjà 100 ans avant l’adaptation télévisuelle de notre brave Iznogoud avait bien compris que la nature humaine est la même partout.

Jarry rit… de nous mais aussi avec nous, parce qu’apparemment, de la bêtise humaine, c’est ce qu’il vaut mieux faire, si on ne veut pas se noyer dans un océan de larmes qui seraient les nôtres. Il se fend la poire à tel point qu’Ubu (qui la hoche, lui**) en devient grotesque, clownesque, croquignolesque et parfois, même un peu grand-guignolesque. Bref, ubuesque, en somme.

Le défi de l’Infini Théâtre était donc de taille. Adapter une pièce vieille de 120 ans et pourtant furieusement actuelle, une pièce jouée et rejouée tant de fois à travers le monde qu’il serait impossible d’en compter les représentations et pourtant… Une pièce peu connue du spectateur lambda qui, sans clés de lecture, se retrouve rapidement plongé dans un spectacle aussi criant que criard, aussi farfelu qu’absurde et aussi sibyllin qu’incompréhensible.

L’adaptation, truffée de clins d’oeil et de références, joue avec les époques et les styles. Le mélange de genres se retrouve partout : décor, costumes, jeu d’acteur, scénographie, accents, médias, registres théâtraux,… Créatif et original, l’Infini Théâtre pallie au mieux les difficultés inhérentes à la pièce. Et s’il y a bien une certitude à laquelle le spectateur peut à tout le moins s’ancrer sans avoir le mal de mer c’est que Dominique Serron et sa troupe ont dû s’amuser comme des petits fous en mettant en scène ce classique du genre.

Pour les connaisseurs, c’est presque un jeu de tenter de se rappeler la pièce originelle afin de découvrir les variations et d’en comprendre les motifs. Mais si le spectateur averti s’en donne à coeur joie, ceux qui le sont moins semblent, quant à eux, plus abasourdis et dubitatifs qu’ enthousiasmés et divertis. Et c’est, sans nul doute, ce que le théâtre, art de l’instantané, devrait à tout prix chercher d’éviter : perdre son spectateur en chemin et lui donner ce dérangeant sentiment que la culture n’est pas toujours appréhendable par tous…

Du 12 novembre au 12 décembre 2015 au Théâtre de la Place des Martyrs, Place des Martyrs 22, 1000 Bruxelles.
Du mercredi au samedi à 20h15 et les mardis à 19h.

Avec : France Bastoen, Vincent Huertas, Laure Voglaire, François Langlois, Réal Siellez, Luc Van Grunderbeek.

Mise en scène : Dominique Serron

* Il a même fait l’objet d’une chanson de Dick Annegarn, c’est pour dire !
** Pour ceux qui ne le savent pas encore, Ubu serait probablement le réel auteurs des célèbres pièces de théâtre et Shakespeare son pseudonyme.

Tags from the story
Written By

I'm always curious about new things, I love learning and I'm a creative person. That means I need to use my creativity to feel good and happy. That's why I've created Culture Remains and my other website, Naïra.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *