Un polar hard-boiled sur le thème des tueries du Brabant

A la fin des années 70, jusqu’au début des années 80, les derniers restes des idéologies radicales issues de l’histoire moderne se sont plus ou moins achevées dans plusieurs bains de sang. C’est ce que les historiens ont coutume d’appeler les années de Plomb. En Italie, il y a eu les brigades rouges, en Allemagne la bande Bader-Meinhof, en Belgique nous avons eu ces événements étranges et mystérieux : les tueries du Brabant.

Décidément, en Belgique, y faut toujours que ça ce passe différemment qu’ailleurs.

Car si on a toujours voulu connecter les tueries du Brabant avec les agissements d’une droite radicale en roue libre, les assassinats gratuits maquillés en braquages de différents Delhaize ont tous semblé avoir été commis à l’aveugle, avec une cruauté digne d’un scénario psychopathe. A ce jour, on n’a toujours pas trouvé les coupables, ni compris réellement leur réelle motivation.

Rouge Novembre retrace, sous forme de polar et en prenant beaucoup de liberté, les événements de 85 d’un double point de vue. D’un côté, on suit un petit groupe hétéroclite mené par Fred Lancer, un présentateur télé désabusé et nihiliste, et de l’autre un petit groupe d’enquêteurs, principalement l’Inspecteur Goethals, une sorte de Columbo cabotin qui flaire l’embrouille un peu plus rapidement que les autres.

Une fois cette dynamique lancée, le roman ne s’arrête plus. Très peu de temps nous est laissé pour comprendre ce qui se passe, le pourquoi et le comment. C’est la force et la faiblesse du roman. D’un côté on ne s’embête pas, le bouquin ne manque certainement pas de vigueur, on vit pleinement les évènements le nez sur le guidon.

Des meurtres jamais élucidés qui ont fait trembler la Belgique

Mais parfois, lorsqu’une forme de réflexion pointe du nez, celle-ci semble un peu péniblement s’imbriquer dans le récit. Les justifications idéologiques des personnages paraissent après coup un peu théâtrales et à l’emporte-pièces. De même, le parti pris du roman est une totale liberté par rapport aux événements réels. Du coup, l’action tout entière paraît parfois peu connectée à la réalité. On sort alors fréquemment du sujet proprement dit des tueries du Brabant pour entrer dans la fantaisie de l’auteur.

Mais peut-être, bien que cela soit fait de manière un peu maladroite, ces deux constats sont liés à la logique même du polar. Peut-être que pour Pierre Guyaut-Genon, l’idéologie et la justification après coup des faits importent moins que la double pulsion qui motive les acteurs : détruire, pour les uns et protéger pour les autres. En ce sens, le roman dépasse au moins l’écueil romanesque qui aurait été de faire un traité théorique et historique, pour se concentrer sur une question plus fondamentale et finalement plus humaine.

Pour finir, le personnage le plus réussi selon moi, c’est Stanislas Schlesser, un personnage qui n’apparaît que rarement, certes, et qui agit en coulisse. Ce procureur de Nivelles est en réalité l’instigateur de l’ombre, machiavélique. A la manière d’un James Ellroy, c’est le vrai salaud de l’histoire, le cerveau dérangé sans lequel rien ne serait arrivé, celui qui a un pied dans la bonne société, un pied dans le crime, et les mains un peu partout. Celui qui ne se mouille pas, mais qui entraîne les autres dans sa crapulerie. Il se sert de la folie furieuse et du désespoir des protagonistes pour mener à bien son propre agenda détraqué et fasciste, tout en gardant l’apparence de la normalité, apparaissant ironiquement au journal télé le soir même pour dénoncer la barbarie des actes qu’il a lui-même manigancés, et réclame une justice plus sévère qu’il sera lui-même disposé à appliquer.

Bref, un polar brut de décoffrage, qui n’est pas toujours entièrement maîtrisé et qui manque parfois de justesse, mais qui est malgré tout revigorant et qui ne manque pas de qualités.

Rouge Novembre, de Pierre Guyaut-Genon, Éditions Mehari, 352 p, 11,00 €, ISBN 978-2-87588-012-3.

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Ex-libraire passionné.

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