Je veux des quartiers, photos d’une victoire

Fin 2011, les habitants du quartier populaire des Grottes à Genève découvrent avec stupéfaction un projet d’agrandissement de la gare Cornavin qui se ferait aux dépens du quartier, et par-dessus sa vie, vu que plusieurs dizaines de bâtiments seraient rasés pour l’occasion. Rapidement, une résistance s’organise et une mobilisation prend forme sous le nom de Collectif 500, dans le but d’obtenir une gare souterraine, à même d’épargner le quartier. Avec ses photographies, Max Jacot, militant et artiste, raconte cette lutte populaire, émaillée de nombreux moments de sociabilité forts qu’il présente au lecteur. Aidé par sa fille, Adèle Jacot, urbaniste, ils mettent en avant le souhait des habitants de se faire entendre, d’avoir leur mot à dire, au-delà des simples échéances électorales et des procédures qui se disent participatives, de façon parfois abusive. Ce livre raconte aussi le succès du collectif, et les images lumineuses participent à le rendre perceptible comme une sorte d’état de grâce collectif, tout en présentant un quartier qui vit et, surtout, et il ne faut pas l’oublier, où vivent des gens. Une véritable ode à la vie des quartiers. Pour ce faire, un très joli livre, très visuel.

« Le chantier de l’image travaille avec les visages et les corps, le trafic et la pollution, la lumière, les couleurs, le bruit, le rire, l’obscénité, le soleil dans la cour et la colère. Sans le miroir des mots et des images, l’esprit du quartier ne se montrera pas, il n’y aura pas de proximité, pas d’appartenance, pas d’action, pas de politique ! ».

Max Jacot - Photo 1

Petite interview :

Bonjour Max Jacot ! Vous êtes photographe depuis 30 ans et avez aussi touché au théâtre et à la musique, au rock plus exactement. Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur le quartier des Grottes ?

Tout d’abord, parce que j’y vis depuis vingt ans, que je me sens appartenir à ce lieu, et que les évènements de la gare souterraine m’ont poussé à fusionner mon travail sur l’image avec l’action locale et citoyenne. Avec mes racines, même lointaines, dans le théâtre de rue et le rock, je me passe difficilement du contact direct avec la réalité, avec la rue. Je me sens mieux dans l’espace public que dans des galeries. Dans le cas de cette lutte locale, mes images ont occupé la rue et servi à construire une conscience affective forte parmi les habitants. En parallèle à d’autres productions du quartier, clip reggae, fêtes sous la pluie, etc.

Pourquoi ce titre : Je veux des quartiers ?

C’était un tout premier titre, qui marquait la passion viscérale qu’on a quand on vit dans des quartiers populaires. En avançant dans le travail sur le livre, le thème central est devenu « le troisième chantier », une expression un peu abstraite et sans référence établie qui nous servait à évoquer tous les « chantiers » symboliques qui construisent l’identité et la force d’action d’un lieu et de ses habitants. Au dernier moment nous avons préféré revenir au titre plus viscéral du début.

Combien de temps a duré ce projet photographique ? Comment cela s’est-il passé en pratique ?

Il a duré environ trois ans, mais cette durée est enracinée sur vingt ans de présence dans le quartier. J’ai d’abord été actif dans le comité du collectif 500. L’idée de se lancer dans un projet de portraits qui deviendrait un support visuel de la lutte politique est venue un peu plus tard. Le travail photographique de portrait se mêlait constamment avec le travail de contact avec les habitants et commerçants.

Qu’avez-vous voulu mettre en avant dans ce livre ? Quel était votre objectif ? À titre personnel, qu’avez-vous retiré de ce projet ?

C’était vraiment en plein dans le noyau de ce que je recherche par mon travail créatif. Lors de toute création, je fais forcément et constamment des choix esthétiques, choix de surface ou de style, choix de canaux de contact avec le public, par exemple. Mais ces choix-là doivent être subordonnés à des choix de vie, des choix de rythme et d’énergie, des choix d’appartenance à des collectivités ou à des lieux, des choix d’action. Phrase phare d’un musicien rock américain plutôt sauvage dont je me souviens même plus le nom : « Anyway we don’t care about music! ». En effet, on parle toujours d’autre chose ! De choses plus directes, plus réelles. Je me fous de la photographie ! Mais j’essaie de nourrir comme je peux les fictions et les symboles des lieux où je vis ou que je traverse. En dehors de ça nous avions quelques buts précis : offrir une sorte de fête par l’image à tous ceux qui avaient participé aux événements, donner un minimum d’informations précises sur les faits et le contexte, tracer quelques lignes de force pour les relations entre art et action (le troisième chantier) et ouvrir quelques fenêtres vers des autres réalités (Ardèche, Afrique) et rappeler à bon entendeur que la colère existe et qu’elle tourne (peut-être au ralenti) dans la création et dans les lieux de vie.

Vous aviez déjà, en 1991, cosigné le livre de photos Helvétiquement autre avec Julie Sauter. Avez-vous d’autres projets de livres ?

Bien sûr, mais sans que le cadrage soit encore précis. Peut-être à l’occasion de la réédition en cours des vinyls du groupe Technycolor dont je faisais partie dans les années 80 [comme bassiste, sous le nom de Max Whiteshoe]. De toute façon, ça tournerait autour de l’état sauvage dans la création.

Allez aussi faire un tour sur le site personnel de Max Jacot et sur le site du collectif Une par jour auquel il contribue.

Je veux des quartiers, de Max Jacot et Adèle Jacot, publié par Slatkine, Genève, 2015, 144 p., 32 CHF (± 30,68 €). ISBN : 9782832106426.

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Je n'aime pas parler de moi. Ce qui ne devrait pas être un problème vu que c'est peu probable que vous vouliez lire sur ce sujet. Par contre, j'aime bien écrire sur tout ce qui suscite ma curiosité, m'amuse ou m'interpelle. Parfois aussi les trucs que j'aime pas, pour vous mettre en garde, ou vous effrayer. Dur à dire.

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